septembre 2025
Felix Gutzwiller par Jonathan Cavanne et Marina Delgrande (Addiction Suisse)
Jonathan Chavanne (JC) et Marina Delgrande Jordan (MDJ) : Pourriez-vous nous résumer brièvement votre parcours, à la fois en tant que chercheur et politicien ? Comment vous êtes-vous personnellement intéressé à la thématique des addictions ?
Felix Gutzwiller (FG) : Après mes études de médecine à Bâle et ma formation continue en santé publique aux États-Unis, j’ai travaillé à l’Université de Lausanne puis à celle de Zurich en tant que directeur de l’Institut de médecine sociale et préventive. Lorsque j’étais à Lausanne, j’ai été de plus en plus confronté à la problématique de la drogue avec le début de l’épidémie de VIH en Suisse. Cela s’est ensuite renforcé à Zurich dans le contexte de la problématique du Platzspitz. À partir de 1999, j’ai été très impliqué dans la dimension politique des questions liées aux drogues au Parlement fédéral en tant qu’élu au Conseil national, puis au Conseil des États. Avec le Professeur Ambros Uchtenhagen (ancien directeur de l’ISGF à Zürich), j’ai par ailleurs accompagné scientifiquement les programmes de prescription d’héroïne à Zurich.
JC et MDJ : Le lien entre la recherche scientifique et la politique vous semble-t-il naturel, ou faut-il l’initier et l’entretenir activement ? Qu’en est-il pour le domaine des addictions ?
FG : Au Parlement fédéral, très peu d’élu·e·s sont issue·e·s de la recherche, à l’exception d’un domaine comme l’agriculture par exemple. La politique basée sur les évidences scientifiques est donc un thème plutôt marginal, les idées idéologiques ou sociopolitiques occupant souvent une place plus large. C’est particulièrement vrai pour la politique en matière de drogue. La population est toutefois davantage réceptive aux faits. Il n’y a qu’en Suisse que des majorités locales se sont toujours dégagées en faveur, par exemple, de programmes de substitution, y compris avec prescription d’héroïne.
JC et MDJ : Lorsque vous siégiez au Parlement fédéral, en quoi la recherche vous a-t-elle accompagné dans vos travaux politiques ? Pouvez-vous partager un exemple où vos connaissances scientifiques vous ont aidé à élaborer une question, un postulat, une motion, ou à vous positionner sur un texte déposé ?
FG : En dehors des thèmes relatifs aux substances illégales, par exemple dans le cadre du suivi scientifique de la prescription d’héroïne, il y a également eu des interventions fondées sur les évidences scientifiques dans le domaine légal. Ainsi, ma motion sur le tabagisme passif a eu pour point de départ le fait que, en 2004, le Centre international contre le cancer (IARC) basé à Lyon a classé la fumée passive parmi les cancérigènes avérés. On disposait ainsi d’une base scientifique pour agir en faveur d’espaces publics sans fumée ou encore comme mesure de protection des travailleur∙euse∙s. Aujourd’hui, cette solution est devenue incontournable.
JC et MDJ : Pourriez-vous citer un exemple emblématique où la recherche a contribué de manière décisive à une décision politique dans le domaine des addictions ? À l’inverse, contre quoi la recherche bute-t-elle dans ce domaine ?
FG : Outre l’exemple mentionné du tabagisme passif, je pense que le suivi scientifique des programmes de prescription d’héroïne a contribué à l’émergence de majorités lors de votes aux niveaux municipaux et cantonaux. Les principales barrières et obstacles à l’utilisation des résultats scientifiques sont certainement les représentations idéologiques dans le contexte de la consommation de substances et, surtout pour les substances légales, les aspects économiques, souvent aussi de politique régionale, comme c’est par exemple le cas pour l’alcool.
JC et MDJ : Avez-vous déjà observé des situations où des arguments scientifiques ont été mis de côté pour prendre une décision politique, notamment sur des sujets liés aux addictions ? Comment expliquez-vous cela et quels sont, selon vous, les facteurs ayant poussé à les écarter ?
FG : Je pense que l’histoire de la recherche sur les risques liés à la consommation de tabac montre clairement à quel point – jusqu’au sein du monde de la recherche – l’industrie concernée a tenté de remettre en question les résultats scientifiques, parfois aussi par le biais de pseudo contre-expertises, de congrès et de mesures similaires, afin de saper la crédibilité des résultats de la recherche.
JC et MDJ : Comment percevez-vous l’utilisation (ou la non-utilisation) de la recherche par l’exécutif dans ses réponses aux interventions parlementaires, en particulier sur des sujets liés aux addictions ? Avez-vous des exemples où l’exécutif s’est appuyé principalement sur des données scientifiques pour élaborer sa réponse ?
FG : De mon point de vue, les autorités sanitaires sont tout à fait intéressées à agir sur la base de faits et d’évidences scientifiques. L’histoire récente de l’épidémie de VIH/Sida et de la consommation de drogues en Suisse montre que l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) a agi en se basant sur des faits. Les études d’accompagnement les plus diverses, les rapports d’expert·e·s, etc. le prouvent. Ceux-ci ont certainement été pris en compte dans les travaux préparatoires pour le Parlement fédéral, par exemple pour le projet de loi assez progressiste sur le cannabis, qui a échoué de peu au Parlement en 2003, ou pour la loi sur la prévention, qui a également échoué…
JC et MDJ : Comment favoriser une dynamique positive entre recherche et politique ? En tant que politicien et chercheur, quel conseil donneriez-vous aux décideurs et décideuses politiques pour mieux intégrer les données scientifiques dans leurs décisions ? Et aux chercheurs et chercheuses pour mieux interagir et dialoguer avec les politiciens et politiciennes ?
FG : Les chercheur·euse·s doivent entretenir un dialogue permanent avec les autorités sanitaires afin de s’assurer que leurs travaux correspondent réellement aux questions posées par la politique. De plus, les résultats doivent être formulés dans un langage pertinent pour la politique. Enfin, davantage de chercheur·euse·s devraient, du moins dans la deuxième partie de leur carrière, s’engager plus activement dans la politique, où ils·elles sont très peu représenté·e·s aujourd’hui.
JC et MDJ : La science vise l’analyse et l’exhaustivité, tandis que le politique a la responsabilité de se positionner et de trancher. Comment concilier ces deux univers afin qu’ils servent ensemble l’intérêt général ?
FG : La politique est la lutte entre des intérêts différents, entre autres pour la répartition des ressources publiques. Dans ce contexte, les bases scientifiques ne sont qu’un élément décisionnel mais il faut quand même se battre pour une politique basée sur des évidences scientifiques : toutes les parties doivent reconnaître que ce sont les faits qui définissent les véritables défis, et que ceux-ci requièrent des réponses qui sont dans l’intérêt de la population et qui vont au-delà des idéologies.
JC et MDJ : Merci pour cet entretien
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