septembre 2025
Jennifer Hasselgård-Rowe, adjointe scientifique et Thomas Herquel, directeur de Première Ligne
Lutter contre l’exclusion statistique
Les personnes précaires qui consomment des drogues ne sont que très rarement recensées. Elles n’ont pas forcément de papiers d’identité ou des permis de séjour, elles ne viennent pas au travail, elles ne remplissent pas de sondages ou encore elles ne votent pas. De plus, leur confiance limitée en l’État et ses institutions ne les mettent pas non plus spécialement en confiance lors de récoltes de données. Ajouter à cela le fait qu’il s’agit, en chiffres absolus, d’un petit nombre de personnes et vous avez tous les ingrédients pour les faire disparaître du champ des politiques publiques.
Ces personnes n’existent qu’à l’occasion d’une crise particulière, le VIH, les scènes ouvertes ou, plus récemment, le crack, et l’analyse est bien souvent menée par des médias qui sont plus en quête de sensationnalisme que de données fiables. D’ailleurs ces méthodes sont rarement rigoureuses sur le plan statistique et ont souvent tendance à s’appuyer sur une part négligeable d’informations non représentatives.
C’est fort de ce constat, dans la tempête du crack, que Première Ligne, une association de réduction des risques liés aux drogues, à Genève, a proposé la création d’un poste d’adjoint·e scientifique directement lié à la structure. Comme vous le verrez, ce poste permet d’allier les avantages de la proximité à la rigueur scientifique. L’ambition étant de mieux comprendre les personnes consommatrices, les dynamiques qui les lient et ainsi de leur rendre leurs pleines existences : individuelle, statistique et politique.
La création du poste d’ajointe scientifique, une évidence
Depuis son ouverture en 2001, l’association Première ligne récolte des données anonymes sur l’utilisation de ses différents dispositifs. Cela nous permet d’avoir des informations sur les tendances et fréquences des consommations de substances, ainsi que sur les profils démographiques (y compris les situations sociales et sanitaires) des personnes qui viennent consommer à l’intérieur de la structure. Ces données précieuses étaient jusqu’ici récoltées, mais peu d’analyses en étaient faites.
L’augmentation soudaine et exponentielle de la consommation de crack à Genève en 2021 a permis, entre autres, de mettre en avant l’importance de comprendre ce qui se passe et la nécessité de pouvoir analyser nos données au mieux. C’est ainsi que le poste d’adjoint·e scientifique a été inscrit dans le Plan Crack du Canton de Genève. Pourvu depuis début 2024, il constitue un nouvel outil pour Première ligne afin de mieux identifier et comprendre un certain nombre d’éléments importants liés non seulement à la consommation de drogues, mais aussi à la pertinence et l’amélioration de tous nos services. Outre un grand travail de récolte de statistiques, de monitorage et d’analyse, le poste d’ajoint·e scientifique inclut aussi une partie de recherche sur différents sujets (tels que l’émergence de certaines substances, les différents profils des usagers, la question des mineurs, etc), la préparation de dossiers et rapports divers, des présentations, des formations, des visites et de multiples échanges avec des interlocuteur·trice·s au niveau local, national et international.
Entre urgences opérationnelles et travail académique
Les premiers défis qui viennent à l’esprit quand il s’agit de conduire de la recherche et de collecter des données à Première ligne sont principalement liés au fait que la première mission de l’association est de nature opérationnelle. Le Quai 9 (l’espace de consommation sécurisée de l’association) est ouvert 7 jours sur 7, toute l’année, et depuis presque 24 ans, nos collègues répondent aux besoins des personnes qui consomment des substances et leur fournissent des services de réduction des risques. Il faut se souvenir qu’à la création de l’association, suite à l’épidémie de VIH des années 80 et 90, le premier objectif était de sauver des vies. Ainsi, dans les premières années d’opération du Quai 9, la priorité des équipes socio-sanitaires était la protection et le bien-être des personnes consommant des substances, et non pas de maintenir des bases de données détaillées et d’analyser les chiffres.
Avec la mise en place du poste d’adjoint·e scientifique l’année dernière, un grand travail de modernisation et de digitalisation des données a été entrepris. Cela nécessite du temps, une familiarisation avec de nouveaux outils pour les équipes, et surtout une compréhension de la nécessité et de l’intérêt de ces données. Pour cela, une collaboration étroite entre l’adjoint·e scientifique et l’ensemble des membres de l’équipe a été essentielle. Ce poste hybride qui se situe entre la recherche académique et l’intervention terrain se distingue d’une approche purement scientifique.
L’agilité comme moteur de la recherche scientifique
Puisque l’association mène principalement des taches opérationnelles, il n’est pas toujours possible de prévoir ce qui va se passer (par exemple, une fermeture, à la suite de violences ou à une surdose, etc). Par ailleurs, les membres de l’équipe peuvent avoir différents points de vue et se sentir plus ou moins à l’aise de traiter une question émotionnelle ou qui touche à l’éthique avec une approche « recherche » comme la question de l’accueil des mineurs par exemple, ou des femmes enceintes. Prendre le temps de discuter avec les collègues et s’assurer d’avoir une communication claire et inclusive autour du travail de recherche est crucial pour mener à bien les travaux. Le rythme de l’activité implique une grande adaptabilité.
Il faut également faire preuve de sensibilité, en tout temps, afin de respecter chaque personne qui vient consommer des substances ou rencontrer des collègues. Il ne faut pas les brusquer pour les faire participer à une enquête.
Un autre point essentiel à prendre en considération pour mener une étude dans cet environnement consiste à essayer de trouver le moment idéal pour mener des entretiens. Ce n’est souvent pas opportun d’essayer de faire passer un questionnaire ou un entretien avec une personne juste avant qu’elle ne consomme. En ce qui concerne l’après, en fonction de ce que la personne a consommé, de son état général et de plusieurs autres facteurs, cela peut s’avérer aussi délicat. Cette adaptation, au-delà du respect des personnes, offre un meilleur accès aux problématiques et renforce donc la pertinence et la précision des données récoltées, principalement à travers le contexte dans lequel elles sont prises.
Entre le « chaud » des relations et le « froid » des données
Il faut veiller à trouver une “juste distance/proximité”, pour ne pas être biaisé·e émotionnellement dans le regard qu’on porte sur un sujet de recherche et se fier aux faits réels et observés. D’un autre côté, la nature du monde de la consommation des substances est telle qu’il est impossible de ne pas être touché·e par le côté humain, ce qui peut même être considéré comme une bonne chose. Ce contact permet de laisser leur humanité aux personnes concernées en ne les réduisant pas à des agrégats de données.
Le poste d’adjoint·e scientifique, tel que nous le voyons et intimement inséré dans l’association, présente de belles opportunités. Notamment, le privilège de la proximité physique, avec des personnes qui consomment des substances et les personnes travaillant de manière étroite avec celles-ci, permet de comprendre au mieux les différents contextes, personnes et situations étudiées. Cette proximité provoque également des étonnements et des questionnements qui restent invisibles aux personnes trop distantes. Ce n’est que quand les personnes se sentent véritablement en confiance qu’elles vont se sentir libres de partager leurs vulnérabilités et les réponses à des questions parfois sensibles seront d’autant plus profondes et remplies de sens. C’est ainsi que des choses auxquelles on n’aurait pas forcément pensé peuvent surgir, des éléments auxquels un·e chercheu·r·se n’ayant pas développé de lien n’aurait pas eu accès.
Les efforts d’amélioration des outils de monitorage se font de la manière la plus fluide possible, afin que les équipes de terrain puissent se concentrer sur leur vrai travail de réduction des risques, tout en étant en mesure de récolter les indicateurs et autres données nécessaires. L’approche explicite du travail de l’adjoint·e scientifique avec les équipes de terrain est d’augmenter la réflexivité au moment du montage des projets (par exemple sur les indicateurs pertinents pour les projets d’hébergements ou de Housing First), créant ainsi des projets plus solides, sur les plans pratiques et scientifiques. Le fait que les équipes, munies de données et ayant pu réfléchir à la question, puissent orienter leur travail de manière efficace et sensée rend les services mieux adaptés aux besoins. Les données permettent donc à la fois de tenter de comprendre la personne dans le contexte de ses circonstances uniques, sans oublier que sa trajectoire s’inscrit dans un système de contraintes plus globales.
Entre le terrain et le politique
Les indicateurs récoltés touchent à tous les services, assurant par exemple un suivi du nombre de consommations de substances au Quai 9 et des évolutions des modes de consommation (inhalation, injection, sniff), de l’échange de matériel de réduction des risques, ainsi que du nombre d’appels de sécurité (117) et d’urgence (144). Une longue liste d’indicateurs divers relatifs, par exemple aux soins, à la santé, à l’hygiène, à la distribution de repas, aux ateliers (de cuisine, de ramassage de matériel, et de création de boîtes flash); aux évènements festifs, font tous partie des éléments essentiels à rassembler, analyser et suivre.
Une partie de ce poste d’ajoint·e scientifique consiste aussi à répondre aux besoins, de plus en plus exigeants, du Canton de Genève, dans le cadre de son soutien financier à l’association. Cette démarche se traduit par la récolte et le contrôle régulier d’un certain nombre d’indicateurs. Elle permet à l’association et aussi au Canton de Genève d’avoir une vision basée sur les faits chiffrés, de tout le travail de Première ligne et permet aussi d’identifier quand il y a des sujets qui nécessiteraient plus d’attention, ainsi que de ressources humaines et financières supplémentaires.
Par moments, l’adjoint·e scientifique peut se trouver au centre de différentes demandes qui peuvent se cumuler au même moment, phénomène lié à des forces extérieures sur lesquelles nous n’avons pas véritablement de prise (ex. : dynamiques et pressions politiques locales, évènements nationaux ou internationaux, fluctuations économiques, etc). Les multiples demandes (recherche, appui métier, écriture, revue de littérature) montrent tout l’intérêt de ce poste. Le tout ne devant bien évidemment pas se faire au détriment du temps passé sur le terrain, au contact des personnes accueillies et des équipes. Ce poste permet aussi aux autres protagonistes de l’association de se concentrer sur leur cœur de métier.
En termes de développement du poste, cela fait un peu plus d’un an qu’il existe et c’est en faisant les choses sur et avec le terrain que nous sommes en train de le créer. C’est un poste qui, par définition, doit rester vivant et non stagnant et rigide. Cependant, ce qui ressort déjà du travail effectué montre que le renforcement de la recherche, la collecte et l’analyse de données ne peut qu’être bénéfique pour suivre les évolutions dans ce milieu précis de la consommation de substances à Genève. Cela nous permet ainsi d’adapter nos services au mieux. Nous avons fait le choix explicite d’internaliser la recherche, précisément pour pouvoir avoir les informations, mieux connaitre nos populations, et mieux pouvoir identifier des aspects à éventuellement modifier.
Une plus-value pour les autorités et les acteurs du domaine des addictions
Le travail de l’adjoint·e scientifique constitue ainsi un point clé dans le relai avec les autorités politiques, ainsi qu’avec la police et d’autres acteurs du domaine des addictions. En effet, ce travail peut être important pour les différent·e·s professionnel·le·s du domaine des addictions à Genève et plus largement dans les autres Cantons de la Suisse. Le travail contribue par ailleurs à la recherche scientifique, nationale ainsi qu’internationale, sur les salles de consommation et les tendances en termes de consommations de substances et profils de personnes qui consomment.
Conclusion
Être proche du terrain permet de constater ce qui est invisible de l’extérieur et facilite une meilleure orientation de nos décisions stratégiques et activités. Cela fournit aussi des informations essentielles pour le suivi au Canton, et pour l’information du grand public.
Finalement, le poste d’adjoint·e scientifique se trouve entre deux sphères : la sphère stratégique et celle du terrain. Il permet à la direction et aux équipes d’avoir un vrai soutien, et il amène du concret (sous forme de meilleures données et analyses) dans la sphère stratégique et politique. Il amène également de la sensibilité dans les données, à travers la proximité humaine avec le terrain. Tout cela afin de progresser dans notre soutien aux consommatrices et consommateurs de substances.
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