septembre 1999
Hans Pauli (Fondation Contact, Berne)
Gérald Progin: Quels sont les buts du projet pilot e?
Hans Pauli: Nous souhaitons, à travers un tel projet:
Prendre contact avec les ravers et les participant·e·s aux soirées techno.
Faire passer le message que la non-consommation de drogues est préférable à l’usage de n’importe quelle drogue.
Mettre à disposition des informations sur les drogues en général, sur les règles de « safer use » en cas de consommation de MDMA et de ses dérivés et sur les risques et les conséquences de la consommation de drogues, dans le cadre d’entretiens et sous la forme d’une documentation spécialement conçue à l’intention du groupe-cible des participant·e·s aux soirées techno et des ravers.
Recueillir des informations sur les habitudes de consommation au moyen de questionnaires et dégager les tendances en matière de consommation.
Analyser des pilules au moyen d’un outil d’analyse appelé chromatographie liquide à haute performance, CLHP, et mettre en garde contre des substances particulièrement dangereuses pour la santé.
GP: En quoi votre projet reste-t-il de la prévention?
HP: L’on sait par expérience que, bien que prohibées, des drogues (MDMA et amphétamines principalement) sont consommées dans le milieu techno et que les tendances dans ce domaine varient sans cesse. Actuellement, nous constatons une tendance à consommer des amphétamines lors des manifestations; cela signifie que les participant·e·s aux soirées techno sont plutôt à la recherche d’une endurance « froide ». En même temps, on y repère quelquefois des substances qui ne sont actuellement pas prohibées par la Loi sur les stupéfiants, telles que le gaz hilarant et le GHB (hydroxide gamma butoulat) communément appelé « liquide ecstasy ».
Tous les pays européens ont renforcé le contrôle de la production et de la commercialisation des substances entrant dans la fabrication de l’ecstasy ou des amphétamines. Cela entraîne notamment une diminution de l’offre sur le marché illégal et une hausse des prix. C’est pourquoi l’on fabrique de plus en plus de nouvelles substances psychoactives à partir d’autres produits de base plus faciles à obtenir; elles peuvent se révéler très dangereuses pour la santé des consommateurs/trices, même si l’on n’en connaît pas encore les risques exacts. On constate une fois de plus que, dans ce domaine, le système de contrôle se trouve constamment pris de vitesse par l’évolution actuelle du marché noir. Du point de vue de la politique de la santé, il convient de détecter rapidement les nouvelles substances inconnues qui apparaissent sur le marché des drogues illégales.
Lorsqu’ils parlent de notre projet, les médias évoquent essentiellement les analyses de substances effectuées lors des soirées techno. Il s’agit incontestablement d’une expérience pilote tant en Suisse que dans la plupart des pays européens. Or, la technique d’analyse utilisée par chromatographie liquide à haute performance, CLHP, est connue depuis assez longtemps; la nouveauté réside dans le fait que le projet propose à la fois une méthode d’analyse sérieuse et une campagne d’information et de prévention. Pour pouvoir le réaliser, il a fallu résoudre quelques difficultés techniques, mais plus encore surmonter des problèmes juridiques et politiques.
La mise en œuvre d’une procédure d’analyse minutieuse au moyen du CLHP nous permet de mettre en garde les consommateurs/trices, dans le cadre même de la soirée techno, contre des dosages plus ou moins élevés de substances dangereuses connues ou inconnues contenues dans des pilules, des capsules et des poudres. L’analyse permet en effet d’obtenir des données tant qualitatives que quantitatives sur le contenu de celles-ci. Nous sommes actuellement en mesure d’identifier sur place 15 substances différentes (les plus courantes sur cette scène) et d’en déterminer la quantité; une seconde analyse chromatographique est ensuite effectuée en laboratoire à l’aide d’un spectromètre de masse.
L’intervention sur place consiste essentiellement à transmettre des informations à propos des effets, des risques et des conséquences dommageables de la consommation de drogues. Certes, il ne s’agit pas d’informations entièrement inédites, car nombre de conseils portant sur un usage à moindre risque et d’indications concernant les répercussions psychiques et physiques possibles sont également accessibles sur internet, dans les médias et dans les brochures disponibles aux stands d’information. Sur le terrain, nous avons pourtant été désagréablement surpris de constater que les jeunes usagères et usagers sont très mal informés des risques qu’ils encourent et mettent ainsi systématiquement leur santé en péril lors des soirées techno du week-end.
La plupart des participant·e·s à ces soirées sont des jeunes socialement intégrés, qui suivent un apprentissage ou ont un emploi et qui font des projets pour leur avenir. Or, une partie de ces jeunes consomment régulièrement des drogues en fin de semaine sans pour autant se considérer eux-mêmes comme des consommateurs à risques. Lors des entretiens que nous avons avec eux à notre stand d’information, il s’avère en effet qu’ils ne se rendent guère – voire pas du tout – compte que leur situation est problématique et qu’ils ne voient pas pourquoi ils changeraient quoi que ce soit à leur comportement. Pour nombre d’entre eux, seuls les héroïnomanes et les alcooliques facilement identifiables comme tels ont un problème de drogue, et sûrement pas les amateurs/trices de techno, avec leur look tendance, leurs fringues chères ou leur allure excentrique, leur goût de la performance et leurs silhouettes souvent très maigres.
En parlant avec eux, nous les rendons attentifs aux risques liés à la consommation de drogues, notamment aux répercussions psychiques et physiques qu’elle peut avoir à long terme lorsqu’elle est hebdomadaire. Nous leur donnons des informations objectives sur les effets et les dosages, un aspect qu’ils sont nombreux à ignorer. (Jusqu’à présent, personne n’a pu nous dire combien pesait approximativement la pilule qu’il/elle nous demandait de contrôler.) Les usagères et usagers évaluent leur consommation en fonction du nombre de « bonnes » ou « mauvaises » pilules et non en termes de milligramme de substance par kilo du poids corporel. J’ai personnellement l’impression qu’en raison de leur faible poids, beaucoup de jeunes filles s’exposent systématiquement à des doses plus élevées que les garçons.
Pilot e part du principe que la détection précoce et la réduction des risques occupent une place importante dans la prévention. Mais si l’intervention préventive ne se fait pas sous une forme acceptable par ce groupe-cible particulier, elle n’atteindra pas ces jeunes. Dans notre projet, ils se rendent compte que nous prenons leur consommation au sérieux et acceptent par conséquent de dialoguer avec nous, qui continuons de penser fondamentalement qu’il est préférable de s’abstenir de toute consommation.
GP: Sur le plan juridique, ne pouvez-vous pas être accusés de favoriser la consommation de stupéfiants?
HP: Deux expertises juridiques ont été réalisées à ce propos selon lesquelles les tests sur place peuvent être réalisés moyennant le respect de certaines conditions; dans des circonstances particulières, l’idée que l’on favoriserait ce faisant la consommation est considérée comme nulle et non avenue.
GP: Comment vous y prenez-vous pour faire passer le message de prévention?
HP: L’équipe intervenant sur place est composée de trois personnes. Une personne s’occupe essentiellement de l’analyse des pilules. Les deux autres travaillent au stand d’information, où un grand choix de dépliants et de brochures d’information sur les drogues les plus courantes est mis à la disposition des jeunes intéressés. À l’aide de dépliants et de posters, nous mettons aussi en garde contre les pilules dangereuses dont nous avons connaissance.
L’analyse d’une pilule dure environ 20 minutes. Pendant ce temps, nous discutons avec la personne qui a apporté cette pilule, nous lui transmettons les messages essentiels et nous recueillons des données sur sa consommation au moyen d’un questionnaire. À côté des entretiens que les personnes sont tenues d’avoir lorsqu’elles apportent une pilule à analyser, nous avons toutes sortes de discussions avec les visiteurs/ses du stand. Ce stand est aussi un point de rencontre où les jeunes discutent entre eux, abordant d’ailleurs souvent des sujets qui n’ont rien à voir avec la consommation de drogues.
GP: Comment les jeunes réagissent-ils à votre présence?
HP: Jusqu’à maintenant, nous avons fait des expériences très positives en ce qui concerne la manière dont les participant·e·s aux soirées perçoivent notre projet et les contacts au stand d’information. La première réaction des jeunes est souvent faite d’étonnement et d’incrédulité: ils n’arrivent en effet pas à croire qu’à côté des mesures répressives, le canton de Berne puisse proposer sur place une forme alternative de prévention (« Faites-vous vraiment partie des services de la santé du canton de Berne et non de la police? »). Dans l’environnement des salles où se déroulent les soirées techno, l’installation technique (CLHP, ordinateur) bien visible exerce un fort pouvoir d’attraction sur une grande partie du public-cible. À la vue de notre stand, beaucoup de jeunes veulent d’abord savoir comment fonctionne l’analyse par CLHP, quels logiciels nous utilisons, etc. Il arrive souvent qu’une conversation s’engage sur des questions de ce type; cela permet de surmonter les réactions de gêne et d’orienter, parfois très rapidement, la conversation vers les sujets qui sont au cœur de nos préoccupations.
Aussi arrive-t-il souvent que certains jeunes restent plus d’une heure au stand pour discuter avec nous et entre eux ou qu’on nous reconnaisse et nous salue amicalement lors d’une manifestation ultérieure.
Afin d’analyser les besoins existants, une enquête a été réalisée en automne 98 déjà dans plusieurs locaux où se tiennent des soirées techno à Berne; on a notamment cherché à savoir comment notre offre serait reçue. Le résultat figure sur le tableau suivant.
Question: trouves-tu que cette offre (pilot e) serait une bonne chose?

Pilot e étant conçu comme un projet régional mobile, il a été proposé aux autres centres régionaux de prévention du canton de Berne (Bienne, Thoune, Langenthal) d’y participer en étant présents au stand d’information lors des interventions dans leur région. Nous attendons de cette collaboration qu’elle permette d’établir des contacts durables entre les jeunes et les organisateurs de soirées techno avec pilot e d’une part et avec les centres régionaux de prévention des dépendances d’autre part.
Le contact établi par pilot e avec les travailleurs de rue biennois montre qu’il est possible d’utiliser pilot e comme un « véhicule » permettant aux services spécialisés locaux d’avoir accès à une scène qu’ils ne connaissent généralement pas et de faciliter ainsi la prise de contact entre les organisateurs/trices de ces soirées et le centre de prévention. À l’avenir, pilot e entend se consacrer davantage encore à exploiter efficacement et intelligemment les synergies ainsi créées
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