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  1. Page d’accueil
  2. Dépendances
  3. Dépendances 8
  4. Internet ou la prévention sous pseudonyme

Aide à la survie, réduction des risques: une introduction terminologique sur fond historique
Christian Moeckli (Bureau Suisse pour la réduction des risques liés aux drogues, Fribourg)
Deux regards sur l’addiction et la politique de substitution
Jean-Dominique Michel (Pro Mente Sana, Genève) et Barbara Broers (Division d'abus de substances, Genève)
Internet ou la prévention sous pseudonyme
Anne-Catherine Menétrey (ISPA, Lausanne)
Pilot e : un projet de prévention à l’intention de participants à des soirées techno
Hans Pauli (Fondation Contact, Berne)
Une expérience de réduction des risques dans le secteur résidentiel
Michel Gallay (Foyer André, La Côte-aux-Fées)
Une politique de réduction des risques, dans un lieu d’accueil à seuil bas
Fernand Poupon (LJT, Delémont)
Face aux alcoolisations excessives: prévenir les dommages immédiats
Michel Graf (ISPA, Lausanne)
Soins palliatifs: changer son fusil d’épaule n’est pas déposer les armes
Paul Beck (Fondation Rive-Neuve, Villeneuve)

Dépendances 8 - Réduction des risques: concepts, pratiques et éthiques: Internet ou la prévention sous pseudonyme

septembre 1999

Internet ou la prévention sous pseudonyme

Anne-Catherine Menétrey (ISPA, Lausanne)

(réd.) Répondre à des questions sur les stupéfiants par l’intermédiaire d’Internet. c’est aussi de la réduction des risques.
Plus question, aujourd’hui, de servir des discours sur l’interdiction de consommer du haschich à des fumeurs confirmés ou de leur servir un «blabla» moralisateur.
Si l’on convient que les réponses aux consommations de stupéfiants doivent être adaptées à l’individu et à son contexte social, avec ce média, chacun a accès aux réponses données.
Que fait-on de ce genre de problèmes et des autres qui se posent évidemment en usant de cet outil?
Eléments de débat à partir d’une expérience.

Lorsqu’on m’a proposé de m’occuper d’une messagerie informatique pour les jeunes, j’ai frémi en imaginant à quel point je risquais de trahir les principes éthiques et déontologiques de la communication et de la prévention, tels qu’une formation de psychologue et 15 ans de pratique me les avaient appris. L’expérience montre que j’avais raison de m’attendre à devoir accomplir un virage important. En effet, est-il possible de garantir, dans l’anonymat et par l’intermédiaire d’un écran d’ordinateur, une écoute active, un dialogue empreint d’empathie et d’authenticité, un accompagnement sur la durée, une ouverture et un « respect critique » des choix de chacun dans ses modes de vie et de consommation? Est-il possible, à travers un message lancé comme un cri (« Que faire quand la drogue soulage?« ) et une réponse forcément approximative, formulée « dans le bleu », d’offrir le coup de pouce nécessaire, de donner l’impulsion attendue, de déclencher ne serait-ce que l’envie de tenter une démarche pour s’en sortir? Est-il possible d’appréhender une personne dans sa globalité, alors qu’elle me demande juste de lui expliquer la différence entre un plant de cannabis mâle ou femelle?

Depuis des années, les intervenants en prévention n’ont cessé de mettre en garde contre les effets pervers de l’information et du discours centrés sur les produits. Or, c’est par centaines que les demandes de ce type affluent, et me voilà réduite à potasser les livres de botanique ou à harceler les laboratoires de toxicologie pour assouvir une soif de connaissance dont j’affirmais jadis qu’il ne servait à rien ou même qu’il était dangereux de la satisfaire!…

D’abord lancées sur Vidéotex, puis sur internet, les deux messageries www.sfa-ispa.ch et www.ciao.ch connaissent un succès croissant. De 5 à 10 messages il y a deux ans, nous avons passé à une centaine par mois. Depuis juin 1997, environ mille questions nous ont été posées sur les drogues, l’alcool, le tabac. Le site CIAO (Centre d’information assisté par ordinateur), qui, à côté des drogues, comporte diverses rubriques telles que la santé, la sexualité, le travail, les droits, reçoit actuellement environ 8000 visites par mois. Les jeunes qui nous contactent ont entre 13 et 20 ans, le plus souvent 14 ou 15. Ils parlent de leur consommation ou de celle de leurs proches. Parfois sur le registre de la provocation; plus souvent sur le mode interrogatif; parfois avec inquiétude ou désespoir. J’ai souvent le sentiment qu’ils n’ont aucun autre interlocuteur, sinon, éventuellement, quelques vagues copains, ou des proches qui justement font l’objet de leurs préoccupations.

« Que faire quand ça soulage?… »

On l’aura compris, répondre à ces questions est un exercice périlleux. Je me sens, à le faire, comme un funambule incertain, travaillant sans filet. Récemment, de virulentes protestations apparues sur l’écran après l’une ou l’autre de mes réponses m’ont à la fois bouleversée et rassurée. Bouleversée de mesurer l’impact d’une réponse que je croyais prudente et qui me paraissait déontologiquement correcte; et rassurée de m’apercevoir que la révolte peut aussi s’exprimer sur Internet, malgré l’aspect anesthésiant et superficiel de la communication sur le réseau. Les doutes qui m’habitent, ces peurs, tous les intervenants de terrain les connaissent probablement aussi. Les messageries électroniques présentent toutefois des particularités qui les amplifient. En effet, il faut savoir que, contrairement à ce qui se passe dans un dialogue personnalisé, (et à ce que pratiquent certains psys jusqu’à la caricature!), il n’est guère possible ici de répondre à une question par une autre question: le risque est grand que le complément d’information demandé ne vienne jamais. Ces messages nous parviennent comme de très loin, parfois difficiles à décoder, brouillés par les lacunes de l’expression et les particularités d’un langage et d’une grammaire bien différents des nôtres. Il faut se lancer à l’eau, sans avoir en main tous les éléments nécessaires, presque sans feedback, et sans se contenter de quelques inoffensives généralités, car les messages sont souvent très personnels. Impossible aussi de se réfugier dans cette écoute chaleureuse mais distancée qui caractérise la relation thérapeutique. Pour une intervenante en prévention, c’est un travail d’humilité, déjà parce que l’espace disponible est restreint, mais surtout parce qu’il inclut forcément l’erreur et l’imperfection.

« J’ai lu avec intérêt vos réponses… »

L’essentiel est de constamment se rappeler que la réponse écrite pour un interlocuteur bien particulier va aussitôt devenir visible pour des milliers d’autres. C’est dire qu’un message utile à celle ou celui pour qui il est écrit peut se révéler nuisible à d’autres. Cette particularité fait notamment problème quand il s’agit de réduction des risques, puisque le message d’acceptation que je peux donner à un consommateur de 20 ans qui cherche à s’en sortir peut aussi s’imprimer sur l’écran du petit curieux de 15 ans, qui, lui, vient peut-être d’envoyer un tout autre message: « J’ai très envie d’essayer les champignons magiques. Vous me le déconseillerez sûrement, mais j’aimerais savoir ce que je risque? » Et à lui, précisément, que lui dire? Chacun doit faire son choix en connaissance de cause, affirment les intervenants en prévention. Mais je dispose de si peu d’éléments pour répondre… Qu’est-ce que c’est le risque? Dans quelle disposition est-il, ce jeune-là? Délicat de lui dire qu’il ne risque rien: je le dirais simultanément à des milliers d’adolescents qui n’attendent que cela. Difficile de lui dire au contraire que c’est très dangereux, car c’est peut-être exactement ce qu’il cherche, cependant que je perdrais toute crédibilité aux yeux de ceux qui ont déjà expérimenté les champignons…

Il est intéressant de souligner que la façon dont les jeunes s’expriment sur ces sites donne le sentiment d’une grande confiance, d’une sincérité totale, d’une proximité comme j’ai rarement vécu lors des rencontres avec des jeunes, dans des classes ou ailleurs. De sentir cette confiance comporte le risque de la complicité. Le maniement de la proximité et de la distance est sans doute une des difficultés de la réduction des risques. Le fait que la plupart de nos interlocuteurs soient consommateurs ou consommatrices nous amène à accepter la consommation comme la norme et l’abstinence comme l’exception. Heureusement, ce sont parfois d’autres jeunes qui réagissent. Ainsi il y a quelques mois, un jeune de 18 ans s’interrogeait sur la mauvaise qualité du cannabis de Fribourg: « je pose surtout cette question pour les débutants en drogues douces pour leur apprendre ce qu’est vraiment fumer des joints« . La réponse que je lui ai faite m’a paru bien insipide quand j’ai lu quelques jours plus tard la réaction d’un autre jeune, qui, lui, n’avait que 16 ans: « Je voudrais dire à cet idiot qui est anti-düdingen qu’à 18 ans on a peut-être mieux à faire que de se vanter d’être un putain de toxicomane et de vouloir apprendre aux débutants à fumer cette saloperie qu’est le joint« . Au fait, n’avons-nous pas tendance à oublier qu’ils existent, ces jeunes hostiles aux drogues? Peut-être méritent-ils davantage de considération et de respect (ou moins d’indifférence) que ce que, prisonniers de la logique de la réduction des risques, nous sommes capables de leur accorder?

« Ça fait pas mal envie de tester une recette ou l’autre… »

Cette question m’amène à celle de l’information sur les produits. Au début, dès qu’il en était question, je me drapais dans ma dignité de préventologue offensée: ma tâche ne saurait consister à expliquer les drogues et leur mode d’emploi! Sur ce point, j’ai changé d’avis, et si je ne donne pas tous les renseignements qu’on me demande, c’est par incompétence plutôt que par principe éthique. La science des adolescents et des jeunes est approximative. Il leur arrive de faire état de pratiques vraiment nouvelles en matière de consommation, comme ils peuvent véhiculer d’énormes bourdes. Je trouve correct qu’ils puissent disposer de données un peu mieux assurées. Le problème vient du fait que les professionnels eux-mêmes n’en disposent pas, et qu’en les consultant, je reçois des éléments parfois contradictoires ou tout aussi aléatoires. Je continue donc à juger effarant le décalage entre le soin que l’on met à traquer les aliments douteux et l’ignorance dans laquelle on laisse des milliers de jeunes, qui s’en vont patauger dans le marais du marché noir, pour se faire des cocktails extrêmement douteux, à propos desquels je ne sais strictement pas quoi leur dire. Si on veut faire de la réduction des risques, l’éthique voudrait qu’on soit capable de renseigner correctement. C’est pourquoi les explications disponibles, je les ai finalement données. Tout en redoutant le moment où je recevrais la preuve qu’elles peuvent être utilisées autrement que je l’aurais voulu. Ce message m’est parvenu à deux reprises ces derniers temps. Une fois sous la forme d’une question-piège me demandant si le site a pour but l’information ou l’incitation; une autre fois, avec davantage d’humour, à travers la question suivante: « J’ai lu avec intérêt vos réponses à plusieurs questions posées par les internautes. Je trouve que ça fait pas mal envie de tester une recette ou l’autre, et notamment ce bong dont je n’avais aucune idée… Vous dites que la fumée du tabac et du H est dangereuse, je veux bien le croire. Mais alors que pensez-vous d’une consommation de H mélangée à une tisane ou à un biscuit comme on en trouve dans les bons coffee-shops des Pays-Bas? Je vous échange cette recette contre celle du bong que j’ai découverte grâce à votre site. Merci encore et à plus!« 

Reste à comprendre cet étonnant besoin d’information. Les questions sont souvent extrêmement pointues et spécialisées. Or, je ne cesse de me demander quel lien les jeunes vont établir entre ces connaissances et leurs choix de comportement. À quoi peut donc bien servir le fait de connaître dans le détail la destinée d’une molécule de THC dans le cerveau ou la physionomie des récepteurs spécifiques ou des ligands endogènes du système nerveux lors de leur rencontre avec les cannabinoïdes? Pourvu que l’aspirine calme mon mal de tête, son mode de fonctionnement m’importe peu. À eux pas! Pourquoi? On pourrait croire qu’ils se méfient des sornettes que les adultes ont pu leur raconter et qu’ils sont avides de connaître enfin la vérité. Ils font même preuve d’impatience, revenant à la charge jour après jour quand j’ai annoncé que je cherchais les informations complémentaires demandées (sur l’exacte composition chimique des amphétamines taï, par exemple!). La curiosité est-elle le fait des non-consommateurs? Est-ce au contraire les consommateurs qui aspirent à tout savoir des processus physiques et psychiques qu’ils sont capables de déclencher en ingurgitant certains produits? Je n’ai pas de réponse à ces questions-là. On peut noter par ailleurs qu’aucune des brochures, aucun des flyers dont nous disposons en prévention ne contient ce genre d’information et, quand je les relis, il m’arrive de me demander si on ne sous-estime pas la demande des jeunes en matière d’information, et leur aptitude à en faire usage?

« Je vis de cannabis et d’informatique… »

Un autre aspect que ces échanges électroniques m’ont remis devant les yeux (nous l’avions déjà remarqué dans la recherche du groupe Femmes, dépendance) concerne l’importance du critère de qualité de la vie et sa prépondérance, à mes yeux du moins, sur la notion de « guérison ». Cette problématique est apparue à travers un message fort sibyllin d’un jeune homme de 20 ans, évoquant sa vie dans « un monde clos ». Sollicité de m’en dire plus, il a alors écrit ceci: « Depuis l’âge de 14 ans, j’ai tout consommé (stupéfiants, vie en général) tout en gardant les pieds sur terre (apprentissage, boulot). J’ai vécu 8 ans d’abus en tous genres dans le milieu rave. À présent, j’aspire à d’autres choses, mais je n’arrive pas à changer de milieu. J’ai éliminé toutes les personnes qui peuvent nuire à ma bonne marche. (…) Actuellement, je vis de cannabis et d’informatique. Je n’arrive plus à sortir, et si je sors je « dérape » (alcool, XTC). En gros, je n’ai plus d’amis et je me demande si c’est une maladie et si cela va durer? ». De façon plus ou moins analogue, des femmes que nous avions interviewées sur leur sortie de l’alcool nous avaient révélé que la « guérison » a parfois un goût de solitude, de désœuvrement, de désinsertion et de précarité. À ce jeune internaute, j’ai certes donné quittance du chemin parcouru pour se mettre à l’abri des dérapages, j’ai validé le fait qu’il semble s’être dégagé des drogues, du moins d’une pratique « dure », tout en l’engageant à poursuivre à l’aide d’une thérapie sa démarche vers un meilleur équilibre personnel et social. Mais son message m’a laissée perplexe quant aux bénéfices de solutions « justes » du point de vue de la consommation de produits, qui pourtant se révèlent désastreuses du point de vue de la qualité de la vie après la drogue.

« C’est vraiment cool ce que vous faites pour les jeunes »

Comme on aura pu le comprendre en lisant ces lignes, cette pratique du dialogue sur internet me donne l’impression d’avancer dans l’opacité et l’épaisseur désordonnée du quotidien. J’ai finalement adopté la spontanéité instinctive, qui convient à l’approximatif et à l’éphémère. Elle n’est pas sans fondement, puisqu’elle s’appuie sur une pratique de 15 ans. Ces échanges n’ont rien de définitif ni d’exemplaire. Quand une question m’irrite, ou que je juge un comportement aberrant, ma réponse est irritée (comme pour ce gamin qui me demande les conséquences d’une consommation intensive et régulière de cannabis pendant une année, à 12 ans…). On jugera peut-être que c’est contraire à l’éthique. Contraire aussi à la politique de réduction des risques. Mais c’est du moins compatible avec une exigence de clarté et d’authenticité. Peut-être, cette suite de réponses disparates fait-elle un discours incohérent, un dialogue à géométrie variable? C’est là le paradoxe de ce type d’intervention préventive: quel que soit le mal que l’on se donne pour répondre à une problématique particulière, pour saisir une situation individuelle, la prévention se limite ensuite à transmettre à l’ensemble des lecteurs un message personnalisé qui ne leur était pas destiné et qui peut se révéler inadéquat. Les place-t-on de plus dans une position de voyeurs? Je ne sais pas. Je sais qu’on peut y réfléchir, en discuter, critiquer les méthodes adoptées jusqu’ici. Mais je sais aussi qu’à trop réfléchir, je ne saurai plus répondre!…

Incontestablement, malgré les difficultés, ces échanges me laissent une impression positive. Cette appréciation s’inspire des très nombreux remerciements et compliments que les jeunes ajoutent souvent à leurs messages. Certes, il y a eu des ruptures. Certains de ceux qui m’écrivaient régulièrement ne se sont soudain plus manifestés. Que s’est-il passé? Je l’ignore. Mais d’autres reconnaissent avoir tiré profit de nos paroles d’encouragement ou de l’objectivité de nos réponses. Malgré l’impossibilité de pratiquer la communication dans toutes les règles de l’art, incontestablement des liens se créent, une émotion passe, une ébauche de dialogue s’instaure. En l’absence de toute évaluation crédible qui me convaincrait du contraire, je continue à croire que ces sites offrent une présence et une écoute à des jeunes qui semblent n’en avoir aucune. En prenant au sérieux leur demande, en nous efforçant de leur répondre « horizontalement », de personne à personne, au niveau où la question est posée, avec un risque d’erreur explicitement annoncé, on leur offre aussi un espace d’expression libre, sans jugement, dans le respect mutuel (autant que possible: il y a des cas limites!…) dont, grâce à l’anonymat, ils peuvent disposer à leur guise. De ma part, ils ne ressentent vraisemblablement aucune pression, aucune contrainte ni aucune attente, quand bien même je m’efforce de rappeler que je suis une adulte responsable de prévention, et pas une copine (ce constat me renvoie encore une fois à la question de savoir si la prévention veut quelque chose pour les gens à qui elle s’adresse, ou si elle est incapable de dire ce en quoi elle croit…). Dès lors peut-être ont-ils le sentiment d’échapper à la relation de pouvoir qui imprègne souvent le face-à-face entre l’intervenant adulte et ses « clients ». Il n’en reste pas moins que ce moyen n’en est qu’un parmi d’autres, et qu’il ne trouve son sens que dans la complémentarité avec les autres approches préventives.

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