Publiée par Enquête Critique, la brochure « Lyrica, Saroukh, jeunesses en exil : usages pirates de prégabaline et politique de l’abandon » restitue trois années d’enquête de terrain menées par Morgane Truchi, éducatrice spécialisée, Pervenche Pierrillas, psychologue, et Nabil Yajjou, médecin généraliste addictologue. Le travail interroge la manière dont les usages non prescrits de ce médicament, très présents chez les jeunes en situation d’exil, sont généralement traités par les institutions sanitaires, policières et médiatiques ; il est également relayé par la Fédération Addiction. Il fait écho à un contexte déjà documenté en Suisse romande, où le GREA avait consacré un article à la prégabaline et aux restrictions d’accès décidées dans les centres fédéraux pour requérant·e·s d’asile.
La prégabaline (Lyrica®) est un médicament prescrit pour les douleurs neuropathiques, certaines formes d’épilepsie et les troubles anxieux. En France, son usage non prescrit augmente depuis 2018, en particulier parmi de jeunes personnes exilées originaires du Maghreb et d’Europe de l’Est ; le produit y est parfois désigné sous le nom de « saroukh » (fusée, en darija algérien). Face à cette évolution, l’Agence nationale de sécurité du médicament l’a inscrite sur la liste des stupéfiants en mai 2021, limitant sa prescription à six mois.
Les auteur·rice·s de l’enquête montrent que ces consommations relèvent avant tout de stratégies de survie face à des parcours marqués par la précarité, les violences, l’instabilité administrative, l’errance, l’isolement et les souffrances psychiques, plutôt que d’une recherche d’effet récréatif. Elles s’inscrivent dans une histoire plus large de consommations en contexte de précarité, où certains produits deviennent accessibles en raison de leur faible coût. Les auteur·rice·s préfèrent aux catégories médicales de « mésusage » les notions d’« usage non prescrit » ou d’« usage pirate », empruntée aux travaux du philosophe Paul B. Preciado, jugées plus fidèles à des pratiques qui répondent à des besoins réels sans être reconnues comme telles par le cadre médical.
L’enquête interroge la façon dont ces pratiques sont généralement traitées par les institutions : plutôt que d’être comprises, elles sont souvent stigmatisées et réprimées, ce qui invisibilise leurs causes structurelles. Les auteur·rice·s pointent notamment les politiques migratoires restrictives, une précarité organisée, l’insuffisance de l’accès aux soins et les logiques économiques de l’industrie pharmaceutique. Le manque de dispositifs adaptés pousse ainsi les jeunes concerné·e·s à développer leurs propres formes de gestion de leurs souffrances, en dehors du cadre médical — et, dans certains cas, le produit circule également au sein de réseaux exerçant une emprise sur ces jeunes.
Cette lecture structurelle rejoint des constats déjà documentés en Suisse. Le Secrétariat d’État aux migrations avait restreint, début 2025, l’accès à la prégabaline dans les centres fédéraux d’asile face à des consommations jugées problématiques, notamment chez des personnes originaires d’Afrique du Nord. Le GREA avait également documenté, dans le cadre de son travail sur l’errance des mineur·e·s étranger·e·s non accompagné·e·s, une présence marquée du Lyrica® dans les consommations de rue de ce public, aux côtés d’autres médicaments psychotropes. L’enquête d’Enquête Critique offre à ces observations un cadre d’analyse structurel qui peut utilement nourrir les pratiques d’accompagnement en Suisse romande.
Le texte propose plusieurs pistes pour transformer les pratiques d’accompagnement de ces jeunes :
Pour les professionnel·le·s romand·e·s en contact avec des jeunes en situation d’exil, cette enquête invite à replacer les usages de prégabaline dans leur contexte social plutôt que dans une seule grille de lecture individuelle ou addictologique, en cohérence avec l’approche biopsychosociale des addictions.
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