Opioïdes ultra-puissants : scénarios prospectifs de l’EUDA à l’horizon 2028

Un rapport prospectif de l’Agence de l’Union européenne sur les drogues (EUDA) explore deux scénarios d’évolution des opioïdes ultra-puissants d’ici 2028, avec des signaux déjà présents dans les pays voisins de la Suisse.

Publié fin juin par l’Agence de l’Union européenne sur les drogues (EUDA), ce rapport applique une méthode prospective structurée pour anticiper l’évolution en Europe des opioïdes de synthèse ultra-puissants : nitazènes, dérivés du fentanyl et orphines (une classe récente d’opioïdes synthétiques proche des deux premières, désormais reconnue au niveau international).

Un exercice de prospective, pas une prédiction
L’EUDA le précise explicitement : les scénarios présentés ne sont pas des prédictions, mais des outils pour tester la capacité de réponse des systèmes de santé et de sécurité. À titre de repère, l’héroïne reste l’opioïde le plus consommé en Europe et les opioïdes sont présents dans environ 7 surdoses mortelles sur 10 dans l’UE ; les opioïdes ultra-puissants restent minoritaires, mais leur potentiel de nuisance est jugé disproportionné vu leur puissance extrême.

Deux scénarios pour anticiper les risques
Le scénario A envisage une multiplication de nouveaux opioïdes ultra-puissants restant confinés aux marchés de l’opioïde illicite, touchant les personnes ayant déjà une consommation établie. Le scénario B, plus préoccupant, envisage leur apparition croissante dans des produits vendus comme non-opioïdes (stimulants, benzodiazépines) ou des médicaments falsifiés, exposant des personnes qui n’ont pas l’intention de consommer des opioïdes.

La Suisse : également un point de repère pour l’EUDA
La Suisse n’est pas couverte systématiquement par le rapport, mais l’EUDA l’a incluse — aux côtés du Royaume-Uni — comme « point de repère contextuel » dans son recensement des signaux européens. Plus parlant pour notre région : des orphines ont déjà été détectées dans les quatre pays voisins — France, Allemagne, Autriche, Italie — ainsi qu’aux Pays-Bas, en Norvège, au Danemark, en Finlande et en Suède. La Suisse se trouve donc au centre d’une zone où ces substances émergentes circulent déjà.

Ce que cela implique pour les dispositifs romands
Le rapport recommande, entre autres priorités : un accès à la naloxone rapidement mobilisable en cas de recrudescence, la continuité des traitements par agoniste opioïde, et une vigilance renforcée face aux comprimés falsifiés vendus en ligne ou via les réseaux sociaux. Ces priorités résonnent avec des enjeux déjà connus des structures romandes : diffuser largement la naloxone auprès des personnes concernées et de leur entourage, rester attentif à une possible présence d’opioïdes ultra-puissants dans des produits vendus comme autre chose que des opioïdes, et renforcer les liens avec les dispositifs de drug checking.

Vigilance oui, alarme non
L’EUDA est claire : il s’agit d’un « risque plausible », pas d’une trajectoire déjà engagée pour l’Europe. L’expérience nord-américaine montre que la situation peut évoluer rapidement, d’où l’intérêt d’une préparation soutenue plutôt qu’une réaction dans l’urgence. Pour la Suisse romande, l’enjeu principal reste de consolider l’existant — naloxone, TAO, réduction des risques — plutôt que d’anticiper une crise imminente.

Pour prolonger la réflexion
Les deux scénarios de l’EUDA font écho à une question que le GREA se pose depuis plusieurs années pour le contexte suisse : qui serait le plus exposé si des opioïdes de synthèse ultra-puissants s’implantaient durablement sur notre marché ? Dans son éditorial « Faut-il se préparer au grand retour de la crise des opioïdes ? », notre collègue Maxime Mellina envisageait déjà deux trajectoires possibles pour la Suisse — l’une centrée sur les personnes polyconsommatrices précarisées suivies par les structures de réduction des risques, l’autre sur des populations moins visibles exposées via la prescription médicale d’opioïdes — un parallèle frappant avec les scénarios A et B présentés ici. Notre factsheet « Fentanyl et nitazènes : sommes-nous prêts ? » détaille pour sa part des pistes d’action concrètes pour le contexte suisse — renforcement de la capacité communautaire, accès à la naloxone, contrôle des substances, système d’alerte précoce — qui recoupent largement les priorités de préparation identifiées par l’EUDA. Ces deux textes restent une bonne porte d’entrée pour situer le cadre général de réponse romand face à ces enjeux, dans la continuité de la politique des quatre piliers.

    Ne manquez rien de l'actu addictions

    Chaque vendredi, retrouvez l'actualité, les prochaines formations ou encore les publications du GREA.