Depuis septembre 2025, les forces armées des États-Unis détruisent des embarcations civiles dans les Caraïbes et le Pacifique oriental, au nom de la lutte contre le « narcoterrorisme ». Le Washington Office on Latin America (WOLA) en publie le bilan le plus complet à ce jour, relayé par l’IDPC : des exécutions extrajudiciaires en série, et un échec complet sur le terrain des politiques drogues
En octobre 2025, cette rubrique recensait 61 personnes tuées lors de 14 frappes ; en mai 2026, plus de 190. Au 14 juillet 2026, le rapport Killing Spree dénombre 221 personnes tuées et 67 embarcations détruites lors de 63 attaques, dans le cadre de l’opération « Southern Spear ». Parmi ces décès : 23 personnes ayant survécu à l’explosion mais jamais secourues, et deux achevées lors d’une seconde frappe. C’est cette accumulation qui inquiète les auteurs, Adam Isacson et John Walsh : à force de se répéter à l’identique, les attaques ont cessé de faire l’actualité. Le rapport est écrit contre cette banalisation.
L’énoncé de mission de l’opération, ses critères d’efficacité, la liste des 24 organisations visées : l’Inspection générale du Département de la défense indique que rien de tout cela n’est publiable. L’avis juridique du 5 septembre 2025 censé « légaliser » les frappes reste secret dix mois plus tard. Sur le fond, l’analyse est sans ambiguïté : homicides au sens du droit pénal fédéral et exécutions extrajudiciaires au regard du droit international des droits humains. Il ne s’agit pas de crimes de guerre, faute de guerre : aucune n’a été déclarée et le Congrès n’a rien autorisé. Deux résolutions visant à mettre fin aux frappes ont été rejetées.
Les instructions de ciblage n’exigent pas l’identification des personnes visées, mais une « certitude raisonnable » qu’il s’agisse d’hommes adultes membres ou « affiliés » de l’une des organisations désignées — un lien pouvant aller jusqu’à trois degrés de séparation. Lors de la première frappe, une seule des onze personnes tuées était considérée comme membre d’une organisation. Ni la présence de drogues, ni celle d’armes ne figurent parmi les trois critères retenus. Les portraits reconstitués par les journalistes convergent : des personnes qui vivent de la pêche, un conducteur de taxi-moto, des convoyeurs payés quelques centaines de dollars, parfois de simples passagers. Dans les communautés côtières de Colombie, du Venezuela et d’Équateur, des villages entiers ont renoncé à la pêche, faute de pouvoir distinguer leurs barques de celles des trafiquants.
Ni les marchés de la cocaïne aux États-Unis, ni les saisies aux frontières ne montrent d’inflexion. Le coût, lui, est considérable : 4,7 milliards de dollars pour l’ensemble des opérations régionales, davantage que la totalité de l’aide économique et militaire des États-Unis à l’hémisphère en 2024. Interrogé en mars 2026 devant le Sénat, le commandant du SOUTHCOM a lui-même relativisé : les frappes ne seront ni l’unique outil, ni le plus efficace. Le Canada, la France, les Pays-Bas et le Royaume-Uni ont depuis restreint le partage de renseignement susceptible de conduire à une frappe létale. La question posée est structurelle : combien de temps une politique peut-elle se maintenir sur la seule démonstration de son inefficacité, quand les approches de réduction des risques s’évaluent, elles, sur des indicateurs de santé ?
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