Cocaïne : un trafic vers l’Europe organisé en « plateforme »

Une étude publiée par l’OFDT montre comment des équipes opérant comme prestataires de service ont supplanté les intermédiaires traditionnels du trafic de cocaïne.

Depuis une dizaine d’années, le marché de la cocaïne à destination de l’Europe connaît une expansion sans précédent : production, saisies et pureté en hausse, prix de détail en baisse. Dans une publication de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), « Le visible et l’invisible », les sociologues Gabriel Feltran et Willian Neves y voient l’effet d’une « plateformisation criminelle » du trafic.

Des prestataires plutôt que des propriétaires

L’analyse s’appuie sur huit expéditions surveillées par la police fédérale brésilienne entre 2020 et 2021. Elles représentent 9,5 tonnes de cocaïne, pour une valeur estimée à 570 millions d’euros. Ce cas s’inscrit dans une recherche plus large portant sur 21 affaires et plus de deux cents entretiens.

À chaque étape interviennent des équipes spécialisées : agent·e·s portuaires au Brésil, transporteur·euse·s, pilotes de jets privés, équipes chargées de sortir la marchandise des ports européens. Aucune ne possède la drogue, toutes sont rémunérées pour un service. La corruption est intégrée comme un coût structurel, et les opérateurs financiers prélèvent désormais autour de 14,5 % des sommes transférées. Selon des personnes interrogées par les auteurs, ce taux était de 2 à 4 % il y a quinze ans.

Une gouvernance invisible

Derrière ces équipes se tient une organisation qui n’apparaît presque jamais lors des saisies. Il s’agit du Primeiro Comando da Capital (PCC), principal groupe criminel brésilien, associé à des groupes balkaniques et latino-américains. Il achète la cocaïne directement auprès des producteur·trice·s andin·e·s et la revend à prix coûtant aux distributeur·trice·s de ses réseaux. Il prend en charge la logistique, les appuis juridiques, le blanchiment et le règlement des conflits. Dans le cas étudié, une équipe portuaire défaillante et écartée par l’organisation est remplacée en un mois.

Ce modèle remplace celui des intermédiaires-propriétaires, qui achetaient la drogue et la revendaient avec une marge, et qui ont dominé le marché jusqu’en 2015 environ. Les auteurs le rapprochent du fonctionnement d’Uber ou d’Airbnb. Des offres de transport circulent dans des réseaux de confiance, et les équipes se positionnent pour les exécuter.

Ce que la répression ne voit pas

Selon les auteurs, cette organisation favorise la diversification des routes, la baisse des prix de gros et la stabilité de l’offre. Elle fait de l’Europe une zone de transit autant que de consommation. Les saisies atteignent surtout la partie visible du trafic, et même un contrôle efficace des équipes locales reste insuffisant face à une structure capable de les remplacer rapidement.

Ces constats pointent une limite de fond de la prohibition. La répression frappe les maillons visibles et remplaçables, tandis que les organisations qui gouvernent le marché s’adaptent, se renforcent et étendent leur emprise. Reprendre le contrôle de ces marchés passe dès lors par leur régulation publique. Cette perspective n’a rien de théorique : elle fait l’objet de travaux concrets, à l’image du guide « Comment réguler les stimulants ? » de Transform Drug Policy Foundation, traduit en français avec le soutien du GREA et de ses partenaires francophones.

    Ne manquez rien de l'actu addictions

    Chaque vendredi, retrouvez l'actualité, les prochaines formations ou encore les publications du GREA.