décembre 2025
« Deux dangers ne cessent de menacer le monde, écrivait Paul Valéry. L’ordre et le désordre. » Et l’un ne saurait exister sans l’autre. Le premier est toutefois de plus en plus régulièrement convoqué comme rempart au second. Pour ce faire, çà et là, on peut voir apparaître une rhétorique aujourd’hui décomplexée légitimant des politiques publiques pratiquant peu ou prou le désengagement, la stigmatisation quand ce n’est pas tout simplement l’exclusion. Il n’est plus l’heure d’embrasser la complexité des mondes possibles – et à plus forte raison celui des usages et des usagers de substances psychoactives qui sont pourtant divers et variés – pour mieux répondre aux multiples enjeux qui s’y jouent. Il faut faire simple, voire simpliste, cliver et penser désormais à court terme. C’est là d’ailleurs un projet de société qui semble, en différents endroits du globe, faire florès.
Mais cela n’est pas sans poser question. Car au fond, quel horizon commun souhaitons-nous atteindre ? « Où atterrir ? » pour reprendre la formule du sociologue Bruno Latour ? Quel(s) monde(s) désirons-nous (co)construire et (co)habiter ? Le « vivre ensemble » aurait-il vécu ? Serait-il (dé)passé ? Et ce au profit du culte de l’individu – désormais hors sol et par là-même déconnecté – et de la performance ?
Face à la radicalité et aux stigmatisations dont nous constatons çà et là le retour depuis plusieurs années, nous avons opté à l’occasion du dixième anniversaire de la revue Addiction(s) : recherches et pratiques pour une certaine forme de liberté et d’ouverture. La diversité y est donc fort logiquement le maître-mot. Diversité des sujets traités. Diversité des problématiques abordées. Diversité des pratiques et des profils qui y sont présentés. L’ambition de ce numéro est donc de mettre au jour la complexité de ce que recouvre la notion d’usage des substances psychoactives, de montrer l’extrême hétérogénéité des profils qui y sont associés, mais également la richesse et la capacité d’adaptation des dispositifs et des actions qui leurs sont dédiés. Il y sera donc question des multiples réalités rencontrées sur le terrain, par les uns comme par les autres, et des bilans qui peuvent en être extraits.
Si la méfiance et la discrimination s’affichent désormais ouvertement au regard de la différence et de l’altérité – et ce même si notre organisation du monde, comme le considère l’anthropologue Philippe Descola, s’est souvent appuyée sur la rupture, le cloisonnement, la séparation et la discontinuité –, le moment est peut-être venu de repenser nos modèles et de considérer la diversité comme une qualité inhérente et nécessaire au vivant ; une qualité à préserver et à nourrir ; une qualité enfin qui doit nous encourager à soigner nos relations à l’autre. Après tout, faire communauté, c’est faire co-exister dignement l’hétérogénéité d’individus aux visages pluriels.
Puisse ce numéro contribuer – modestement – à nous rapprocher plus qu’à nous éloigner, à toucher du bout des doigts cette complexité du monde et des vivants qu’il est nécessaire de reconnaître et d’appréhender pour mieux s’y adapter et (re)faire société.
Bonne lecture à toutes et à tous.
Grégory Lambrette
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