décembre 2020
Nadine Blanchette-Martin (CIUSSS-CN1/CISSS-CA2), Catherine Rossi (Université Laval), Annie-Claude Savard (Université Laval), Maggie-Audrey Bernier (CIUSSS-CN/CISSS-CA), Gabrielle Ehouarne (CIUSSS-CN/CISSS-CA), Mélanie Blais (CIUSSS-CN/CISSS-CA), Rosalie Genois (Université de Sherbrooke), Chantal Plourde (Université du Québec à Trois-Rivières)
La littérature indique clairement que la consommation de substances psychoactives (SPA) augmente les risques de victimisation (de Wall et coll., 2017 ; O’Hare, et coll., 2010 ; Stevens et coll., 2016). Cela s’explique sans doute par l’altération du jugement et de la prise de décision qu’entraîne la consommation de SPA (de Wall et coll., 2017 ; Marinha Nunes & Sani, 2013) de même que par les lieux et contextes où se font habituellement l’achat et la consommation des SPA (principalement les SPA illicites) (Brochu et coll., 2016 ; Marinha Nunes & Sani, 2013 ; Seear & Fraser, 2014 ; Stevens et coll., 2016). À l’inverse, la victimisation peut elle aussi avoir un impact sur la consommation.
Certaines études indiquent en effet un lien étroit entre la présence d’un état de stress post-traumatique et la consommation de SPA. Dans ces circonstances, la consommation est souvent utilisée comme stratégie d’adaptation par les personnes ayant été victimes d’un acte criminel (Angelone et coll., 2018 ; Oshri et coll., 2017).
Toutefois, peu importe que la consommation soit impliquée dans la victimisation ou qu’elle soit consécutive à celle-ci, il demeure qu’une forte proportion des personnes qui recherchent de l’aide pour un problème de consommation a été victime d’actes criminels au moment de leur demande d’aide pour la consommation. Plus précisément, près des trois quarts des adultes consultant pour un problème de consommation de substances psychoactives dans les services de traitement spécialisés en addiction ont vécu au moins un type d’abus au cours de leur vie (Ferland et coll., 2016). Comme les impacts de la victimisation peuvent influencer tant la consommation que le cours de l’intervention, il est important que les cliniciens 1 traitant les problèmes d’addiction de ces personnes soient attentifs à la présence de victimisation.
Pour mieux connaître la réalité de leur travail, nous avons rencontré 32 cliniciens (dont neuf hommes) travaillant dans deux centres publics québécois de traitement spécialisé en addiction. Ces cliniciens, âgés de 28 à 65 ans, ont participé à des rencontres individuelles d’environ une heure au cours desquelles ils ont été interrogés sur les différents défis qui entourent leur intervention auprès des victimes d’actes criminels qui consultent dans leur établissement pour un problème d’addiction aux SPA.
Les entrevues ont révélé des enjeux concernant plus directement l’intervention, la formation des cliniciens et le processus de référence vers les organismes venant en aide aux victimes d’actes criminels.
Selon les cliniciens 2 rencontrés, il est difficile pour les personnes ayant un problème de consommation de SPA d’obtenir des services pour les victimes d’actes criminels ou encore des services psychologiques plus spécialisés, par exemple une intervention pour traiter un stress post-traumatique développé à la suite d’un acte criminel. Ils mentionnent que ces problèmes d’accès sont principalement liés aux longues listes d’attente pour recevoir ces services de même qu’au requis d’abstinence pour y accéder.
« On n’arrive pas à atteindre un arrêt de consommation suffisamment important pour que la personne soit traitée [en santé mentale]. Mais il y a aussi des fois où les délais ne concordent pas. Elle est abstinente, mais a six mois d’attente avant d’être vue en post-trauma » (Lauraine).
Les cliniciens en addiction mentionnent également que leur spécialisation et le mandat de leur établissement les conduisent d’abord à s’intéresser à la consommation des personnes plutôt qu’à toute autre problématique. De plus, certaines personnes ont tendance à considérer comme « normaux » les actes criminels dont elles ont été victimes. Une telle normalisation peut rendre l’intervention difficile puisque le clinicien n’a pas tous les éléments nécessaires pour construire son plan d’intervention ni pour établir un lien entre la victimisation et la consommation de SPA. Il semble également que la collaboration inter-établissement peut être complexe à mettre en place, même lorsqu’elle est nécessaire. Chaque établissement ayant ses propres modalités d’accès, il devient difficile pour un clinicien de connaître les trajectoires de services ou encore les mécanismes d’accès de toutes les ressources.
Certains cliniciens spécialisés en addiction ne se sentent pas outillés pour répondre aux besoins des personnes ayant vécu une victimisation puisqu’ils n’ont pas reçu de formation pour faire face à ces problématiques. Ce manque de formation les conduit également à se questionner sur les limites à respecter dans l’écoute et sur l’utilisation des informations rapportées par la personne.
« Ce qui est difficile là-dedans, c’est qu’on se demande toujours jusqu’où on pose les questions. […] Parce que tu te dis quand j’aurai la réponse, il va falloir que je fasse quelque chose avec » (Isabelle).
Les cliniciens rencontrés admettent méconnaître les différents organismes venant en aide aux victimes d’actes criminels vers lesquels ils pourraient demander du soutien ou les orienter. Ils indiquent également qu’en général, une bonne alliance thérapeutique est nécessaire pour que les personnes se confient sur les actes criminels dont elles ont été victimes. Une fois ce lien de confiance établi, les cliniciens en addiction trouvent difficile de référer la personne vers un autre clinicien qu’elle ne connaît pas et avec lequel elle devra reprendre son histoire du début. Il semble également que le processus permettant d’avoir accès aux indemnisations dispensées par le service québécois d’indemnisation des victimes d’actes criminels est lourd et parsemé d’embûches, difficiles à franchir pour des personnes qui ont un problème de consommation.
« C’est très, très, très compliqué. C’est plein d’étapes qui n’en finissent plus. Pour le client, il faut qu’il explique tout de façon précise… Puis, il faut qu’il repasse une entrevue au téléphone. Il faut qu’il ait un papier du médecin qui diagnostique le post-trauma… C’est compliqué » (Cathy).
Les entretiens menés auprès des cliniciens ont mis en évidence la complexité de l’intervention auprès des personnes ayant des problèmes de consommation et ayant été victimes d’actes criminels. Sur le plan de l’intervention, les cliniciens mentionnent plusieurs éléments qui ont des impacts sur la qualité de leur travail auprès des personnes ayant une addiction et ayant été victimes d’actes criminels. Certains de ces éléments relèvent davantage de la formation du clinicien, d’autres de la structure. Pensons ici au mandat de l’établissement qui a comme objectif premier de traiter l’addiction. Cela conduit donc les personnes à consulter au centre public de traitement spécialisé en addiction pour leurs problèmes de consommation de SPA, ce qui a souvent comme conséquence de mettre en sourdine, voire passer sous silence, la présence d’actes criminels dans leur vie. Comme l’alliance thérapeutique se crée lentement au fil des rencontres, il peut arriver que la personne en parle seulement après quelques semaines ou quelques mois. Bien que le travail clinique effectué jusqu’à la divulgation de l’acte criminel soit utile, l’évaluation de la personne exclut un énorme pan de son histoire et de ses traumas.
Toujours sur le plan de l’intervention, la présence d’un trouble de santé mentale en lien avec la victimisation, comme l’état de stress post-traumatique, augmente les risques d’abandon prématuré du traitement et a un impact sur le pronostic (Chauvet et coll., 2015). Il est donc important que les cliniciens qui traitent l’addiction aux SPA soient en mesure d’identifier si le problème de santé mentale a été développé à la suite d’un acte criminel afin de bien aider leurs usagers (Arthur et coll., 2013). Une formation spécifique ciblant cet aspect pourrait aider les cliniciens en addiction à identifier le bon moment pour aborder la possible présence d’un acte criminel dans la vie de leurs usagers, de même que la quantité d’informations nécessaires pour favoriser leur rétablissement. Une telle connaissance est importante, car, comme le mentionnent Arthur et coll. (2013), questionner trop tôt sur les actes criminels vécus dans le processus d’intervention peut provoquer l’abandon de certaines personnes.
Ces constats cliniques sont tirés du premier volet du projet qui a été mené auprès des cliniciens spécialisés en addiction. Les résultats des deux autres volets permettront par la suite de rendre compte du point de vue des cliniciens spécialisés dans le travail auprès des victimes d’actes criminels comme du point de vue des personnes ayant une addiction aux SPA et ayant été victimes d’actes criminels. L’ensemble du projet permettra au final de mieux comprendre les interrelations entre les traumas et l’addiction, de même que les besoins d’intervention concernant ces deux aspects.