avril 2001
Jacques Besson (Division d'abus de substances)
On ne peut que constater l’universalité du jeu dans toutes les cultures et toute l’histoire de l’humanité. Le jeu fait partie du phénomène humain, mais on observe une lente modification de son statut dans la société. De ses origines ritualisées et probablement sacrées, où tirer les sorts permettait de communiquer avec le monde invisible, le jeu est devenu profane. Sous la forme des jeux de hasard et d’argent, d’abord dans les Casinos, puis dans les machines à sous, il accède actuellement à un développement industriel.
Pour l’individu humain, la capacité de jouer sous toutes ses formes fait partie de la santé mentale. Dans le développement affectif normal, le jeu occupe une position cruciale dans les processus d’individuation et l’enfant, à travers le jeu, accède à la dimension métaphorique du « comme si » et à l’espace du « je ».
Les jeux de hasard et d’argent concernent avant tout l’adulte par l’appât d’un gain, mais peuvent aussi constituer une trace des expériences infantiles où l’éventualité d’un retour à la pensée magique peut toujours surgir.
Pour la majorité de la population, les jeux de hasard et d’argent sont soit sans intérêt, soit l’occasion d’un délassement limité. Par contre, pour les 0,8% de la population générale qui sont joueurs pathologiques et les 2% qui sont potentiellement pathologiques, on assiste à une prise au piège, où s’intriquent des facteurs biologiques, psychologiques et sociaux.
La modernité est complexe pour l’individu livré à la mondialisation, à la communication de masse et au néo-libéralisme. Précarité des repères, fragilité des valeurs, flou des identités ajoutent au stress de l’individu face à lui-même. Car l’idéal de la réussite individuelle exige des gagnants, dans un narcissisme collectif inaccessible, créant d’innombrables « losers ». Pour l’individu érigé en son propre idéal, c’est le fondement d’un inévitable sentiment d’échec, un des facteurs amenant à la si fréquemment observable dépression.
Toutefois, dans l’idéologie ambiante, cette dépression est inacceptable et conduit à de nombreuses stratégies d’évitement et de lutte contre la dépression. Cette fuite en avant prend bien souvent la forme d’une addiction. Les conduites addictives explosent littéralement actuellement avec ou sans substances psychoactives, que ce soit sous forme de troubles alimentaires, d’abus de psychotropes ou précisément de dépendance au jeu.
En effet, il est intéressant de noter que les progrès des neurosciences font converger les connaissances vers un même système complexe où s’intriquent la réponse au stress, les voies de la récompense et la modulation de l’humeur. Des neurotransmetteurs comme la dopamine, la sérotonine ou les endorphines et des hormones comme le cortisol interagissent dans la réponse au stress et peuvent influencer divers troubles psychiatriques comme les troubles dépressifs, les troubles compulsifs ou impulsifs et les troubles addictifs. D’ailleurs, ces troubles sont fréquemment associés et c’est la notion de comorbidité psychiatrique. La dépendance à Internet et le jeu excessif ont un statut encore hybride entre compulsion, impulsivité et addiction. Toutefois, la plus grande analogie se présente avec le syndrome de dépendance à des substances psychoactives, auquel le jeu excessif est fréquemment associé, dans plus de 30% des cas. La comorbidité avec la dépression est également fréquente, qu’elle soit primaire ou secondaire.
Il existe peu de modèles animaux du jeu excessif, mais des travaux effectués sur des rats dans les services universitaires de Lausanne ont montré que chez cet animal l’attrait d’un gain aléatoire est supérieur à un désagrément prévisible. Ce type d’expérimentations permet d’espérer des avancées thérapeutiques biologiques de type pharmacologique pour interagir avec les systèmes concernés.
sÉvidemment, du rat à l’homme, il y a un sérieux pas, même si le cerveau des émotions est très semblable dans les deux espèces. De fait, les travaux des chercheurs cognitivo-comportementalistes spécialisés dans l’étude des joueurs excessifs ont montré chez ceux-ci d’importantes distorsions cognitives, comme la méconnaissance de la nature du hasard par exemple. On peut parler d’une psychopathologie des systèmes de croyances. Ces systèmes sont de plus en plus étudiés en médecine dans diverses conditions, notamment dans le rapport du sujet à la maladie. Ils sont d’un grand intérêt pour le psychothérapeute qui peut trouver là des ressources internes au patient. Ces systèmes de croyances se comportent comme des superstructures psychiques qui modulent l’ensemble des activités du sujet, que ce soit en référence ou non à des valeurs religieuses. Un bon exemple est le dispositif collectif à disposition des Alcooliques Anonymes, où la vision du monde centralement modifiée amène à des changements de comportement radicaux. La thérapie du joueur excessif d’orientation cognitivo-comportementale selon Ladouceur vise notamment à corriger les croyances du joueur et donne des résultats intéressants.
Mais là où le joueur excessif nous interpelle tous, au-delà de ses vulnérabilités individuelles biologiques ou psychologiques, c’est dans sa lutte avec le destin, dans son défi aux lois du hasard.
Car qu’est-ce que le hasard? Ne sommes-nous pas tous des joueurs excessifs sur les chemins de nos vies? Nous ferions bien d’améliorer notre lucidité sur nos systèmes de croyances. Les patients entre dépression et addiction sont bien souvent en quête de sens individuel et collectif, et les joueurs excessifs ont besoin de nous pour retrouver le goût de jouer pour vivre et non de vivre pour jouer.
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