La créativité renvoie à certaines représentations bien ancrées : dans l’imaginaire collectif, elle est fréquemment associée au domaine de l’art, à la figure de l’artiste, à l’œuvre et à l’esthétique. L’innovation, quant à elle, évoquerait plutôt la technologie, le monde de l’entreprise, le progrès. Les deux notions sont pourtant intimement liées — la première servant de moteur à la seconde — et vont bien au-delà de ces champs thématiques et professionnels. Le domaine des addictions ne fait pas exception, bien au contraire.
Il faut en effet une bonne dose de créativité pour parler des drogues et des addictions autrement, à plus forte raison dans un contexte marqué par des décennies de représentations négatives et un héritage moral particulièrement lourd. Ce carcan a longtemps bridé les pratiques professionnelles comme les discours publics. Même si les visions les plus dogmatiques commencent à se fissurer, les débats autour des drogues et de celles et ceux qui les consomment restent fréquemment chargés émotionnellement, clivants, prompts aux jugements à l’emporte-pièce. Parler de drogues avec rigueur et sans sensationnalisme, c’est déjà un exercice qui demande de l’imagination et de l’audace. Ce numéro en offre des exemples concrets : autant de façons de réfléchir et de débattre autrement, loin des clichés et des discours alarmistes.
Cette capacité à déplacer le regard ne se limite pas aux mots. Elle se manifeste également dans les pratiques d’accompagnement, dans la manière dont professionnel·le·s et personnes concernées réinventent ensemble les espaces, les relations et les outils à leur disposition. Il est souvent question, dans le champ des addictions, de rétablissement, de participation, de développement du pouvoir d’agir. Ce sont des idées séduisantes — sur le papier. Mais comment les concrétiser, dans un champ qui a longtemps privilégié une approche directive, centrée sur l’idée qu’il existerait un chemin tout tracé vers la guérison, plutôt que sur les ressources propres des personnes ? Des pistes existent pourtant : des activités et des formes d’accompagnement qui ont en commun de déplacer la focale, parfois trop exclusivement portée sur le produit, vers l’environnement et le lien social. Et si l’on prend le temps d’en parler avec les personnes concernées, on se rend rapidement compte que ces activités sont loin d’être anodines ou seulement occupationnelles : ce sont de véritables leviers de changement, qui permettent tantôt l’introspection, tantôt la prise de distance, tantôt de mettre des mots sur des maux, tantôt — à travers l’humour, souvent tenu à distance du soin — d’envisager d’autres possibles.
La créativité et l’innovation ne se cantonnent pas au terrain ou aux pratiques d’accompagnement ; elles se déclinent aussi dans la manière de construire et de faire vivre des espaces de réflexion collective. C’est ce qu’a incarné Camille Robert au sein du comité de rédaction de cette revue, en y apportant sa perspective singulière et en contribuant à en faire ce qu’elle est aujourd’hui. Au terme de plusieurs années d’engagement, elle quitte ses fonctions de co-secrétaire générale du GREA et, par là même, de co-rédactrice en chef de la revue. Qu’elle soit ici chaleureusement remerciée pour tout ce qu’elle a apporté — à cette revue, et au-delà.
Commandez votre revue sur le shop d’Addiction Suisse.
Jean Clot
Chaque vendredi, retrouvez l'actualité, les prochaines formations ou encore les publications du GREA.