mai 2012
Interviews d’un dealer et de Vincent Osamchuks par Peter Chibuzo
Interview de Mike (Nom fictif, dealer nigérian)
Quel âge as-tu ?
J’ai 23 ans.
Quand est-ce que tu es arrivé en Suisse ?
C’était il y a 5 ans, en 2006.
Quelle image avais-tu de l’Europe et surtout de la Suisse avant d’y venir ?
En tout cas je pensais que c’était un pays où l’on pouvait trouver du travail sans se soucier d’avoir un papier car je connais un certain monsieur qui vient de mon pays, qui vivait ici en Suisse mais il ne m’a jamais raconté ce qu’il faisait pour gagner sa vie.
Connais-tu l’image que les gens ont vis-à-vis des Nigérians ?
J’ai l’impression qu’ils nous prennent tous pour des malfaiteurs et que le Nigeria est très riche, que l’on n’a pas besoin de venir en Europe en général.
Et tu fais partie des malfaiteurs ?
Sincèrement ce n’est pas dans mes objectifs.
Comment ressens-tu le fait d’avoir quitté ton pays ?
C’est la première fois que je quitte le Nigeria. Je me sens comme dans un autre monde mais je suis content tout de même (rires). En revanche, ma famille et mes amis au pays me manquent beaucoup.
Alors pourquoi vends-tu de la drogue et d’où provient-elle ?
Parce que je n’ai pas trouvé du travail, j’étais frustré et j’étais obligé de vendre la drogue pour m’en sortir. En traversant la frontière suisse, je n’avais pas la drogue en ma possession, je ne savais même pas de quoi il s’agissait quand j’étais chez moi au Nigeria.
Donc en arrivant ici, j’ai fait la connaissance d’un monsieur arabe avec qui je me suis tout de suite entendu, puis il s’est engagé à me fournir de la drogue, voilà.
Comment reconnais-tu tes clients ?
En général, je regarde souvent ceux qui sont très sales. Quand j’ai commencé, je vendais surtout à ceux qui sont vraiment sales et après, un drogué amène tous ses amis et on échange des numéros.
Est-ce que tu connais les conséquences de tes actes, juridiquement et moralement ?
Oui je les connais, même consciemment je ne me sens pas bien après la vente mais je n’ai pas de choix.
N’es-tu pas sensible au fait que tu es en train de détruire les vies des gens en leur vendant de la drogue ?
C’est eux-mêmes (les drogués) qui viennent acheter, je ne les force pas, donc je ne peux pas savoir.
Penses-tu arrêter de vendre la drogue un jour ?
Bien sûr ! Car être un trafiquant ce n’est pas un métier, donc j’arrêterai quand j’aurai trouvé d’autres moyens pour m’en sortir.
Dans le journal…. du 8 septembre 2011, il a été cité que l’EVAM (Etablissement Vaudois pour l’Accueil des Migrants) a mis sur pied plusieurs travaux d’utilité publique pour occuper les requérants d’asile, pourquoi ne tenterais-tu pas ta chance là-bas ?
Oui, j’ai essayé mais il y avait beaucoup de racisme donc j’ai dû renoncer.
Que dis-tu à ta famille ou tes amis au pays sur ce que tu fais en Europe ?
Je leur dis que je travaille car si je leur dis que je trafique de la drogue, ils vont me renier.
Est-ce que tu parles le français, l’allemand ou l’italien ?
Oui, je l’ai appris à l’école dans ce pays.
Si tu avais la possibilité de faire autre chose en Suisse qu’est-ce que ce serait ?
J’aimerais bien retourner à l’école pour continuer la formation d’électricien que j’ai dû abandonner il y a 3 ans dû au fait que j’étais débouté.
Qu’est-ce qui vous a motivé à fonder cette association ?
Nous avons fondé cette association pour aider les dealers à comprendre les conséquences du trafic de drogue.
Vous êtiez un trafiquant de drogue, pourquoi avez-vous tourné la page ?
Oui, j’étais trafiquant de drogue. J’ai tourné la page parce que c’est dangereux pour moi en tant que dealer mais également pour les consommateurs.
Qu’est-ce qui vous a poussé à devenir un trafiquant ?
Dès mon arrivée, je fréquentais les dealers qui ont saisi l’occasion, le fait que j’étais nouveau, pour m’attirer dans ce milieu.
A l’époque où vous trafiquiez de la drogue, quel est le moment ou l’événement qui a marqué votre vie ?
C’était quand j’ai vu une personne toxicomane dans un état critique.
M. Alard du Bois-Reymond, ancien directeur de l’Office fédéral des migrations dit que 95% des demandeurs d’asile en provenance du Nigéria sont impliqués dans des trafics de drogues. Ces propos vous choquent-ils ou vous êtes plutôt d’accord ?
Ca nous choque mais nous sommes convaincus que sa statistique est un peu exagérée.
Avez-vous déjà été en contact avec les autorités suisses pour leur parler de votre projet ?
Nous avons commencé les démarches en espérant que ça va aboutir.
Parlons justement du film que vous avez réalisé ici en Suisse, vous prétendez que c’est pour des fins éducatives, où en est-t-il aujourd’hui ?
C’est à des fins éducatives. D’ailleurs il y a quelques dealers qui ont renoncé au trafic et ont préféré recevoir l’aide au retour pour retourner dans leurs pays d’origine pour y commencer une nouvelle vie avec cette aide-là.
Avez-vous régulièrement des contacts ou une rencontre avec des trafiquants pour essayer de les dissuader de trafiquer ?
Bien sûr que oui. Au moins une fois par semaine. (Voir le journal 20 minutes du mercredi 7 mars 2012).
Que se passe-t-il plus précisément dans ces rencontres et dans quel endroit ?
Nous essayons de les ammener à la raison en discutant, en projetant notre film dans les foyers de requérants d’asile. Par exemple à Nyon.
Quel a été l’accueil qu’ils vous ont réservé, plutôt chaleureux ou méfiant ?
Au début, ils étaient très méfiants mais quand ils comprennent qu’on ne travaille pas avec la police, par la suite ils commencent à s’ouvrir petit à petit.
Ne pensez-vous pas que vous mettiez votre vie en danger face à ces trafiquants ?
Notre objectif est de sauver et dissuader le maximum de gens possible donc nous sommes prêts à tout.
Avez-vous déjà eu des résultats positifs, pensez-vous que le nombre des trafiquants a diminué depuis le lancement de cette association ?
Evidemment puisqu’il y en a quelques-uns qui sont partis de l’EVAM sans signaler. Des résultats probants ont été atteints à l’abri de PC de Nyon. En tout, 23 personnes ont tourné le dos à la drogue et ont effectué des travaux d’utilité publique, 45 ont suivi des cours de français. Et surtout, 13 requérants ont quitté la Suisse et certains d’entre eux ont même refusé l’aide au retour. (Voir le journal 20 minutes du mercredi 7 mars 2012).
Pensez-vous aller plus loin c.-à-d. là d’où viennent ces trafiquants pour sensibiliser les gens qui envisagent de quitter leurs pays ?
Bien sûr ! C’est notre objectif principal.