La récente publication de Border Forensics offre une occasion importante de faire le point sur les interactions entre consommation de drogues et interventions policières. Si la question du racisme a légitimement occupé une grande partie du débat public, il est tout aussi essentiel d’examiner comment la consommation de drogues peut constituer un facteur de vulnérabilité supplémentaire dans les rencontres avec les forces de l’ordre.
Quand la consommation devient un marqueur d’« altérité »
Les personnes consommatrices de substances, particulièrement lorsqu’elles sont précarisées, sont trop souvent réduites à des stéréotypes : « irrationnelles », « déviantes », « dangereuses » ou « peu fiables ». Fraser et al. (2017) démontrent que cette stigmatisation est structurellement produite, les personnes consommatrices étant perçues comme « le produit d’une volonté faible, appartenant à une sous-classe tribale d’âmes déviantes et endommagées ». McNeil et al. (2014) confirment que les environnements punitifs découragent les personnes consommatrices de chercher des soins, avec des « conséquences de vie ou de mort ». Ces représentations alimentent une perception partiale et peuvent, dans certains cas, servir de justification à des interventions coercitives plus violentes que celles dirigées contre d’autres groupes.
Les données collectées par Border Forensics sont préoccupantes : entre 1992 et 2025, près de 20 % des décès documentés impliquant les forces de l’ordre concernaient des personnes stigmatisées pour leur consommation de drogues ou pour des raisons psychopathologiques. Autrement dit, la consommation – réelle ou supposée – fonctionne comme un marqueur d’altérisation qui légitime la violence. Ce phénomène est d’autant plus fort qu’il se combine avec d’autres facteurs de vulnérabilité, comme la racialisation, la précarité ou le genre.
Des études internationales documentent l’inefficacité et les effets contre-productifs de certaines mesures répressives
L’expérience suisse s’inscrit dans une dynamique internationale bien documentée, soulignant l’intersectionnalité de cette problématique. Aux États-Unis, la juriste Michelle Alexander démontre dans « The New Jim Crow » que la guerre contre les drogues fonctionne comme un système de contrôle racial contemporain, les personnes noires représentant 29% des arrestations pour infractions liées aux drogues alors qu’elles ne constituent que 13% des consommateurs.
Ce constat dépasse les frontières américaines. Un rapport de référence commandé par le gouvernement britannique livre des conclusions édifiantes : « les preuves disponibles suggèrent que les activités répressives liées aux drogues sont d’efficacité limitée pour réduire la violence. En fait, plus d’études ont démontré une association entre les activités répressives liées aux drogues et une augmentation de la violence qu’une diminution ». Cette revue systématique, qui a analysé 33 études internationales, met particulièrement en évidence que les stratégies de « suppression des dirigeants » et les saisies de drogues présentent une forte association avec l’augmentation de la violence, notamment par fragmentation des organisations criminelles et déstabilisation des marchés. Interrogé par Filter, Neil Woods souligne que la perturbation policière des marchés de drogues augmente le risque de surdose parmi les personnes qui consomment des drogues, créant ce qu’il appelle « le paradoxe des raids antidrogue » : l’arrestation du fournisseur habituel pousse les consommatrices et consommateurs vers de nouvelles sources potentiellement plus dangereuses. Une étude de 2023 confirme ce phénomène à Indianapolis, où les décès par overdose doublaient dans les sept jours suivant une saisie d’opioïdes.
Pour une autre approche : santé publique et droits humains
La consommation de drogues fonctionne comme un critère d’altérisation qui accroît l’exposition aux violences policières. Il est essentiel de replacer les usagères et usagers au cœur d’une approche fondée sur la dignité et les droits humains.
Plusieurs mesures s’imposent : renforcer la formation des forces de l’ordre pour déconstruire les stéréotypes et mieux remplir leur mission de protection des personnes en situation de vulnérabilité et de sécurité de l’ensemble de la population, réévaluer les politiques en matière de drogues en explorant des modèles de régulation orienté vers la minimisation des couts sociosanitaires, réorienter certaines ressources vers la prévention et la réduction des risques, et développer des mécanismes de surveillance indépendants des interventions policières.
L’enjeu dépasse la seule question des violences policières : il s’agit de construire une société plus inclusive, où la vulnérabilité n’expose pas à la violence, mais ouvre au contraire sur l’accompagnement et le soin.