Ingérence, mépris du droit international, extractivisme : l’opération militaire menée par les États-Unis au Venezuela relève de nombreux registres, mais pas de la lutte contre le trafic de drogue. Pourtant, c’est précisément ce motif qui fut invoqué pour justifier ces actions depuis le prélude de l’intervention militaire du 2 janvier 2026, notamment lors de bombardements d’embarcations civiles présumées impliquées dans le trafic en 2025. Une telle action, menée sans mandat international, contrevient aux principes de la Charte des Nations unies et ouvre la voie à des interventions unilatérales dangereuses. L’administration Trump a en outre agi sans consulter ni la Chambre des représentants ni le Sénat, pourtant seuls habilités à autoriser l’usage de la force à l’étranger.
Une stratégie éprouvée depuis un siècle
L’intervention au Venezuela s’inscrit dans une longue tradition d’ingérences américaines en Amérique latine : de Cuba au début du XXe siècle au Guatemala dans les années 1950, en passant par le soutien à la dictature chilienne dans les années 1970, sans compter les nombreuses opérations de déstabilisation et de soutien à des régimes autoritaires en Amérique centrale. Détailler l’ensemble des dizaines d’interventions militaires étasuniennes dans la région excéderait largement le cadre de cet article.
Depuis les années 1970, la « guerre contre la drogue » sert régulièrement de justification à ces opérations qui relèvent en réalité de l’impérialisme : contrôle économique, extractivisme et domination politique par la force militaire. Cette logique s’inscrit dans un usage récurrent de la criminalisation pour légitimer des actions de politique étrangère, qu’il s’agisse hier du communisme ou du terrorisme, et aujourd’hui du narcotrafic.
Donald Trump, élu sur la promesse de « ne pas déclencher de guerres » mais plutôt de « les arrêter », lance pourtant son pays dans une nouvelle aventure militaire, comme le souligne l’Institute for Policy Studies. Cette intervention survient dans une région hautement stratégique pour ses ressources énergétiques et minières, sur fond de forte polarisation politique interne.
Un concept idéologique à géométrie variable
Avant même d’examiner les éléments factuels avancés par Washington sur le Venezuela présenté comme « narco-État », il est essentiel de rappeler que ce concept est lui-même problématique. Comme le soulignent de nombreuses institutions spécialisées, dont le GREA, le Venezuela constitue surtout une zone de transit dans les routes du trafic mondial, à l’instar d’autres pays d’Amérique latine ou d’Europe. Il ne joue pas un rôle central dans la production de cocaïne, et encore moins dans celle du fentanyl, ce qui souligne le caractère largement idéologique de cette étiquette. Dépourvu de définition claire ou reconnue internationalement, le terme « narco-État » possède une forte charge symbolique et est souvent utilisé de manière sélective pour qualifier certains gouvernements et justifier des interventions au nom d’une menace présentée comme exceptionnelle.
En 2020, le dossier d’accusation contre Nicolás Maduro le présentait comme dirigeant du « Cartel de los Soles » – une organisation qui, selon l’International Crisis Group, ne s’avère finalement pas être un cartel à proprement parler. Après l’enlèvement de Maduro début janvier 2026, ce rôle de leadership a finalement disparu des charges après la première comparution de l’ex-président, comme l’a relevé la presse internationale dont le New York Times. Cette évolution narrative met en évidence l’ajustement du discours aux besoins géopolitiques plutôt qu’une démarche judiciaire cohérente.
Quelques mois plus tôt, Trump graciait d’ailleurs un autre ex-président latino-américain condamné en 2024 aux États-Unis à 45 ans de prison pour trafic de drogue, illustrant un « deux poids, deux mesures » déjà bien établi dans les relations internationales.
Le rôle de la prohibition
Si certains gouvernements tirent des ressources de l’économie de la drogue face à leurs difficultés, une analyse complète ne peut ignorer que ce sont les politiques prohibitionnistes elles-mêmes qui créent et alimentent ces économies illégales. La prohibition et l’économie criminelle fonctionnent comme deux engrenages d’une même machine : l’une renforce l’autre, en générant des profits exceptionnels qui attirent organisations criminelles, réseaux armés et acteurs étatiques corrompus.
De nombreuses analyses montrent que la répression liée à la prohibition ne parvient pas à réduire significativement l’offre de substances et peut accroître la violence sur les marchés illégaux, tout en maintenant des profits considérables pour les acteurs impliqués dans le trafic. Une revue systématique publiée dans l’International Journal of Drug Policy et les analyses du Cato Institute montrent qu’un renforcement des lois antidrogue tend à aggraver la violence sans réduire l’offre, ni limiter les profits des organisations criminelles.
Appel à une approche fondée sur le droit
Le GREA, à l’instar de nombreuses organisations de la société civile – dont celles ayant signé la récente déclaration d’IDPC appelant à rejeter l’usage du paradigme de la « guerre à la drogue » comme prétexte à l’intervention américaine –, appelle à cesser l’instrumentalisation systématique de cette « guerre » lancée par Nixon dans les années 1970 et perdue depuis longtemps. Ces approches militarisées servent à justifier des interventions armées, de l’ingérence ou des répressions contre des mouvements de contestation et des minorités. Une politique des drogues efficace nécessite le respect du droit international et des approches fondées sur les preuves scientifiques et la santé publique, plutôt que des opérations militaires guidées par des intérêts géopolitiques et impérialistes.
Chaque vendredi, retrouvez l'actualité, les prochaines formations ou encore les publications du GREA.