Procès Meta : la captation de l’attention, une stratégie documentée

Lors de son audition à Los Angeles, Mark Zuckerberg a défendu Meta face à des milliers de familles américaines. Les documents internes de l’entreprise racontent une autre histoire.

Depuis le 18 février 2026, Mark Zuckerberg témoigne devant un jury à Los Angeles, comme le relate Le Monde. Des milliers de familles américaines accusent Meta d’avoir sciemment conçu Instagram et Facebook pour maximiser l’engagement de leurs utilisateur·trice·s, y compris les plus jeunes. Le PDG a reconnu certains manquements tout en assurant que son entreprise avait évolué. Les pièces versées au dossier révèlent pourtant une tout autre réalité.

Une connaissance interne documentée de longue date

Le Tech and Society Lab de la NYU Stern a compilé 31 études internes de Meta sur les effets de ses produits sur la santé mentale des jeunes, rendues publiques grâce aux lanceur·euse·s d’alerte et aux procédures judiciaires. Menées avec des données comportementales précises inaccessibles aux chercheur·euse·s académiques, elles montrent que Meta savait.

Dès 2018, une étude interne concluait que la comparaison sociale négative sur Instagram était causalement liée à une dégradation du bien-être — particulièrement chez les adolescentes. En 2019, une expérience randomisée interne (voir « Project Mercury », point 6.2, metasinternalresearch.org) avait démontré que réduire l’usage des plateformes causait une amélioration mesurable de la dépression, de l’anxiété et du sentiment de solitude. Ces résultats sont restés internes. Lors de son audition au Sénat américain en 2024, Zuckerberg avait pourtant déclaré sous serment qu’aucun lien causal entre réseaux sociaux et détérioration de la santé mentale des jeunes n’avait été établi par la science.

« On est des dealers »

Le fossé entre discours public et réalité interne est illustré par cet échange entre deux chercheur·euse·s de Meta, produit dans le cadre du procès School Districts v. Social Media (cité dans metasinternalresearch.org, traduction GREA) :

« IG, c’est une drogue… On est des dealers… On provoque un déficit de récompense parce que les gens bingent tellement sur IG qu’ils ne ressentent plus rien… C’est biologique et psychologique… »

Cette formulation renvoie directement aux mécanismes de récompense intermittente délibérément intégrés dans la conception des produits pour maximiser l’engagement — les mêmes mécanismes au cœur du modèle biopsychosocial des addictions comportementales.

Des protections insuffisantes, des données ignorées

Un document interne de 2018 évaluait à 4 millions le nombre de comptes Instagram appartenant à des enfants de moins de 13 ans aux États-Unis. Instagram n’a commencé à demander la date de naissance à l’inscription qu’en 2019. Lorsque l’avocat de la plaignante a interrogé Zuckerberg sur la responsabilité d’une enfant de 9 ans à comprendre les conditions d’utilisation, le PDG a répondu : « Je ne vois pas pourquoi c’est si compliqué. »

Seul 1,1 % des adolescent·e·s utilisaient en 2023 la fonction « temps limite quotidien » que Meta présente comme preuve de son engagement. Une analyse indépendante publiée en 2025 par un collectif d’organisations et de chercheur·euse·s américain·e·s et britanniques  concluait que moins d’un outil de protection sur cinq est pleinement fonctionnel.

Un écho aux préoccupations du terrain

Ce procès ne révèle rien que les professionnel·le·s des addictions ne soupçonnaient déjà : les effets des usages intensifs des réseaux sociaux sur le sommeil, l’image corporelle, l’anxiété et la dépression des jeunes font l’objet de préoccupations bien ancrées dans le champ clinique et de santé publique. Ce que les documents internes de Meta apportent, c’est la confirmation que ces risques étaient connus, mesurés et documentés au sein même de l’entreprise — pendant que celle-ci optimisait l’engagement. C’est précisément ce que le GREA documente depuis plusieurs années : le ciblage publicitaire des mineur·e·s par Facebook en 2021, ou encore les systèmes de recommandation de TikTok en 2023, qui reposent sur une logique similaire.

Le verdict est attendu d’ici fin mars. Il pourrait ouvrir la voie à une régulation plus contraignante des plateformes, un débat dont la Suisse ne peut faire l’économie.

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