Romain Bach, co-secrétaire général du GREA, et Pascal Roduit, coordinateur de la CRIAD, signent un article dans l’ouvrage collectif « L’organisation de l’aide dans le domaine des addictions dans un contexte fédéral », publié en 2026 par la Haute École de Lucerne – Travail social. Ils y interrogent les conditions dans lesquelles le pilotage des prestations peut réellement intégrer l’environnement social des personnes concernées – ou, au contraire, risque de l’occulter.
Un pilotage sous tension
En Suisse, les prestations dans le domaine des addictions sont co-construites par un ensemble d’acteur·trice·s : Confédération, cantons, communes et organisations privées. Si cette architecture permet une certaine proximité avec les besoins locaux, elle génère aussi des inégalités d’accès et des logiques de pilotage parfois en tension avec les réalités vécues par les personnes en situation d’addictions.
Bach et Roduit montrent que les outils de pilotage – qu’il s’agisse d’indicateurs de performance, de logiques de financement ou de mécanismes de planification – tendent à évaluer l’efficacité des prestations selon des critères essentiellement organisationnels ou médicaux. Ce faisant, ils laissent souvent dans l’ombre des déterminants sociaux pourtant décisifs : précarité économique, isolement, discriminations, manque de logement ou de liens sociaux.
Le cadre social, angle mort du pilotage
S’appuyant sur le modèle biopsychosocial de l’addiction, les auteurs rappellent que les difficultés rencontrées par les personnes consommatrices ne résultent pas uniquement de leur relation à une substance, mais s’inscrivent dans un contexte de vie global. Or, les systèmes de pilotage actuels peinent à intégrer cette complexité : ils valorisent ce qui est mesurable – le nombre de places, les taux d’occupation, les durées de séjour – au détriment de ce qui est structurant.
L’article pointe le risque d’une approche technico-gestionnaire qui, en optimisant les flux de personnes au sein du système de soins, néglige la stabilisation sociale nécessaire à tout processus de rétablissement. La précarité des conditions de vie peut ainsi constituer un obstacle invisible mais déterminant au maintien dans les soins ou à la progression vers l’autonomie.
Des pistes pour un pilotage plus juste
Face à ce constat, Bach et Roduit plaident pour une intégration explicite des indicateurs sociaux dans les outils de pilotage. Ils défendent l’idée que les politiques cantonales doivent se doter de mécanismes permettant d’évaluer non seulement l’offre de prestations, mais aussi son adéquation aux besoins des personnes les plus vulnérables socialement.
Concrètement, cela implique de renforcer la coordination entre le domaine des addictions et les services sociaux, d’adapter les critères d’évaluation pour qu’ils reflètent la réalité multidimensionnelle des situations d’addictions, et de mieux articuler les quatre piliers de la politique suisse des addictions – prévention, thérapie, réduction des risques et régulation – avec les conditions de vie concrètes des personnes concernées.
Un ancrage romand dans une réflexion nationale
Cet article s’inscrit dans un ouvrage qui réunit dix contributions de spécialistes du terrain et de la recherche, dont trois en français. Pour les professionnel·le·s romand·e·s, il offre un éclairage précieux sur les leviers structurels disponibles pour améliorer l’organisation des prestations dans leur canton. L’ouvrage est disponible en accès libre (Open Access) sur Zenodo et en version imprimée aux éditions Interact.
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