Alors que l’attention médiatique s’est déplacée vers d’autres crises, l’administration Trump poursuit une campagne de frappes militaires contre des embarcations en mer des Caraïbes et dans le Pacifique Est. Selon l’organisation WOLA (Washington Office on Latin America), ces attaques ont causé la mort d’au moins 131 personnes depuis leur début le 2 septembre 2025, sans base légale ni efficacité démontrée.
Une normalisation progressive de l’exécution extrajudiciaire
L’analyse de la couverture médiatique révèle une attention décroissante depuis janvier 2026. Les craintes exprimées en décembre 2025 par de nombreux analystes et spécialistes, dont le GREA, se confirment : les frappes se poursuivent et sont annoncées de manière routinière par le Pentagone avec un langage répétitif, risquant de devenir « partie du décor » plutôt que sujets d’indignation. Les trois derniers jours de décembre 2025 ont été les plus meurtiers avec 18 personnes tuées en trois attaques distinctes.
L’administration qualifie les équipages de « narco-terroristes » sans présenter de preuves publiques, instrumentalisant ainsi la crise des overdoses pour justifier des frappes létales. Les personnes ciblées sont « totalement annihilées », selon WOLA, ne laissant que le spectre menaçant du « narco-terrorisme » mis en avant dans la rhétorique officielle.
Aucune base légale
L’administration Trump affirme que les États-Unis sont engagés dans un « conflit armé non international » avec les cartels de la drogue. Or, les États-Unis ne sont pas en guerre avec les cartels, qui sont des entreprises criminelles relevant d’une réponse policière. Les désignations d’organisations terroristes étrangères n’autorisent pas d’opérations militaires.
Le transport de drogue n’est pas un crime capital justifiant une exécution extrajudiciaire selon le droit américain ou international. Les garde-côtes américains disposent d’une expertise de plusieurs décennies pour intercepter des embarcations suspectes et traduire leurs équipages devant la justice. L’usage de la force létale y est interdit sauf légitime défense face à une menace imminente.
Les vidéos diffusées par l’administration ne montrent pas de situations d’autodéfense : les personnes à bord ne semblent souvent même pas conscientes d’être attaquées. Brian Finucane, ancien juriste du Département d’État spécialisé en contre-terrorisme, souligne que « Cette administration s’est arrogé le droit de tuer hors de tout cadre légal, uniquement parce que le président qualifie ces personnes de terroristes. Il n’existe aucune limite évidente à cette autorisation de tuer. »
Une inefficacité démontrée
Cinq mois après le début des frappes, les données de saisies de cocaïne par les douanes américaines montrent que les quantités interceptées restent au moins aussi importantes qu’avant. Entre septembre 2025 et janvier 2026, la moyenne mensuelle s’établit à 2’803 kilos, contre 2’661 kilos sur la période précédente.
Les organisations de trafic réagissent de manière prévisible en diversifiant leurs routes et technologies : conteneurs maritimes, petites embarcations côtières, routes terrestres et aériennes. L’illégalité flagrante des frappes érode également la coopération avec des partenaires comme la France, les Pays-Bas et le Royaume-Uni, dont les gouvernements craignent d’impliquer leur personnel dans des actes illégaux.
Des implications inquiétantes
Pour WOLA, la valeur politique de la normalisation de ces frappes pourrait avoir peu à voir avec l’objectif affiché d’arrêter les flux de drogue. L’enjeu réel serait d’habituer les Américains à ce que le président puisse tuer les personnes qu’il qualifie de « terroristes », sans autorisation du Congrès et contrairement au droit américain et international.
Cette acclimatation pourrait s’étendre au territoire américain. En septembre 2025, Trump a émis un mémorandum présidentiel secret instruisant son administration de compiler une liste de groupes à désigner comme « organisations terroristes domestiques », malgré l’absence de base légale pour une telle catégorisation. L’intention affichée de Trump de déployer des troupes dans les villes américaines, notamment en invoquant l’Insurrection Act de 1807, renforce ces inquiétudes.
Ces dérives illustrent les limites extrêmes d’une approche prohibitionniste militarisée, en rupture totale avec les principes de l’État de droit et du respect des droits humains.
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