Faut-il se préparer au grand retour de la crise des opioïdes ?

Maxime Mellina 01.04.2025

L’Amérique du Nord est confrontée à une situation dramatique liée à la consommation d’opioïdes. Aux États-Unis, plus de 100 000 personnes décèdent chaque année d’une surdose à ces substances, contribuant ainsi à une diminution notable de l’espérance de vie (Centers for Disease Control and Prevention, 2025). Les chiffres sont alarmants : on compte plus d’Américain·e·s mort·e·s de surdose aux opioïdes que de soldats américains tués durant les guerres du Vietnam, d’Irak et d’Afghanistan combinées. Cette mortalité est alimentée par la diffusion massive du fentanyl, une substance de synthèse, au moins 100 fois plus puissant que la morphine et 50 fois plus puissant que l’héroïne (Infodrog 2025). Bien que la Suisse soit pour l’instant épargnée, une approche proactive est essentielle et nos pouvoirs publics doivent s’y préparer dès maintenant.

Pourquoi la Suisse est-elle jusqu’à maintenant épargnée ?

Expliquer pourquoi la Suisse est épargnée relève d’une analyse complexe et il serait réducteur de pointer une seule cause. Toutefois, pour faciliter la réflexion, nous pouvons distinguer trois facteurs principaux qui contribuent à cette situation.

1. Un accès aux soins primaires qui prévient la dépendance aux opiacés :

Contrairement aux États-Unis, le système de santé suisse permet une meilleure prise en charge, précoce et diversifiée, des douleurs chroniques. Aux USA, le manque d’accès à des soins adaptés – ostéopathie, physiothérapie, soins des dents – pousse les patientes et patients vers les antalgiques forts. La promotion par l’industrie pharmaceutique de certains médicaments et la surprescription d’opioïdes par les médecins ont joué un rôle clé dans la crise américaine, ceci combiné à un système qui ne prévoit pas non plus d’accompagnement suffisant au sevrage. Ainsi, lorsque les patient·e·s ne peuvent plus obtenir ces médicaments sur ordonnance, beaucoup se tournent vers le marché noir pour combler un manque et se retrouvent face à des produits de contrefaçon qui augmentent les risques de surdose.

2. Une politique de réduction des risques efficace :

Après le traumatisme de scènes ouvertes, qui a vu exploser le nombre de décès liés à la consommation de substances psychoactives, la Suisse a mis en place des programmes de réduction des risques liés à la consommation d’opioïdes : d’une part, les espaces de consommation sécurisés et d’autre part, la prescription d’alternative aux opioïdes, les Traitements Agonistes Opioïdes (TAO). Ces traitements médicalisés permettent aux personnes dépendantes d’accéder à de la méthadone ou à d’autres alternatives (comme l’héroïne médicale), améliorant leur qualité de vie et réduisant ainsi leur recours au marché illégal. Aux USA, le manque de prestations proposant une telle approche pousse les personnes à se fournir dans la rue, où les substances sont souvent coupées avec des opioïdes de synthèse très puissants.

3. La guerre à la drogue a renforcé les organisations criminelles :

Les États-Unis sont le pays de la guerre à la drogue par excellence. En criminalisant la consommation plutôt qu’en encadrant les usages, cette politique a permis l’essor de mafias puissantes, qui ont trouvé dans le fentanyl une source de profit immense. Facile à synthétiser, extrêmement addictif et peu coûteux à produire, le fentanyl est devenu une substance particulièrement lucrative pour les mafias, facile à transporter et à vendre sur le marché illégal américain.

La Suisse est-elle à l’abri ?

La situation en Suisse reste pour l’instant sous contrôle, avec des statistiques qui ne montrent pas de crise comparable à celle observée aux États-Unis. En 2023, on dénombrait 192 décès liés aux surdoses (Obsan 2025), soit 14,3 décès par million d’habitants, ce qui reste largement en dessous des chiffres dramatiques observés outre-Atlantique.

Toutefois, deux éléments internes à nos frontières doivent retenir l’attention des autorités et des spécialistes : d’une part, la Suisse fait partie des pays qui prescrivent le plus d’opioïdes au monde, ce qui engendre une consommation relativement élevée d’analgésiques opioïdes (The Lancet Public Health, 2022). Une étude récente a montré une hausse significative de la prescription de ces médicaments, notamment pour des blessures légères, ce qui soulève des inquiétudes quant aux risques de dépendance (Müller D. et al,  2023). D’autre part, les statistiques de surdoses ne prennent pas toujours en compte les médicaments prescrits, ce qui complique l’évaluation complète de la situation. Ces éléments nécessitent une vigilance accrue et un suivi rigoureux, afin de s’assurer que la situation ne se dégrade pas.

En Suisse, on ignore encore quelles personnes seraient les plus touchées en cas d’arrivée massive d’opioïdes synthétiques. Deux scénarios sont probables. Si ces substances apparaissent sur le marché illégal, les premières concernées seraient sans doute les polyconsommatrices et polyconsommateurs précarisés, déjà suivis par les structures de réduction des risques. En revanche, le taux élevé de prescription médicale d’opioïdes, en comparaison européenne, pourrait aussi favoriser l’émergence d’addictions chez des personnes moins visibles et plus insérées, comme ce fut le cas aux États-Unis. Mieux comprendre ces dynamiques est essentiel pour adapter les mesures de prévention et d’accès aux soins afin d’éviter un basculement vers une crise plus profonde.

Enfin, bien que la situation en Suisse semble aujourd’hui sous contrôle, deux facteurs internationaux doivent attirer notre attention. Le premier est la situation en Afghanistan, qui pourrait avoir un impact direct sur le marché des opioïdes en Europe. La production d’opium a chuté de manière spectaculaire depuis l’arrivée au pouvoir des talibans, avec une baisse de plus de 80% en 2023 (Transform, 2023). Cette réduction pourrait perturber l’approvisionnement européen en héroïne, qui reste l’opiacé illégal le plus consommé en Suisse et rediriger les usagères et usagers vers les opioïdes de synthèse comme le fentanyl.

Le second facteur mondial est l’évolution des dynamiques des marchés de la drogue, avec la hausse des stimulants que l’on connait en Europe (European Drug Report 2024). Les mélanges de substances, notamment d’opioïdes et de stimulants, augmentent considérablement les risques de surdoses. Ce phénomène d’émergence de nouvelles substances très dangereuses pourrait compliquer encore davantage la gestion des surdoses.

Comment prévenir une crise semblable en Suisse ?

Pour éviter que la situation n’évolue vers un problème comme celui observé en Amérique du Nord, il est essentiel de renforcer les forces de notre système qui ont jusqu’ici permis de limiter les risques. La Suisse a su faire preuve de pragmatisme et d’innovation face aux scènes ouvertes dans les années 1990, devenant un modèle en matière de réduction des risques ; elle doit aujourd’hui adopter la même approche proactive. Cela passe par le maintien d’une politique de réduction des risques bien structurée, tout en agissant sur les causes profondes de la consommation. En améliorant l’accès aux soins et aux traitements, ainsi qu’en renforçant les mesures existantes, la Suisse peut préserver ses acquis et jouer à nouveau un rôle de premier plan afin de prévenir une propagation du fentanyl et d’autres substances dangereuses.

Plus spécifiquement, les quatre leviers principaux pour maintenir cette stabilité sont :

  • Renforcer les forces du système de santé actuel : en Suisse, les stratégies d’aide pour des situations d’addictions sont fondées sur la réduction des risques et la prise en charge médicale de la consommation de drogues. Ce système a permis de contrôler la situation en évitant la progression rapide de la consommation et en intervenant efficacement là où c’est nécessaire. Il est crucial de soutenir cette approche en améliorant l’accès aux traitements agonistes opiacés, en élargissant l’offre de diacétylmorphine HeGeBe et en consolidant les politiques de salles de consommation. Ces mesures, combinées à une politique de santé publique proactive et intégrant une approche bio-psycho-sociale, permettent de répondre à la demande tout en limitant les risques liés à la consommation.
  • Renforcer l’offre de drug checking : l’analyse des substances est un outil essentiel pour identifier rapidement les nouvelles menaces sur le marché des drogues. Il est important de développer et d’élargir l’accès au drug checking, notamment pour les usagères et usagers les plus vulnérables, comme celles et ceux qui s’approvisionnent dans la rue. La mise en place de tests rapides pour détecter des substances comme le fentanyl ou les nitazènes, ainsi que l’amélioration de la coordination entre les services de surveillance et les utilisateurices, sont des actions essentielles. Cela permettra non seulement de détecter l’arrivée de nouvelles substances dangereuses, mais aussi d’informer immédiatement les consommateurs et consommatrices sur les risques encourus.
  • Accès à la naloxone : la naloxone est un antidote efficace contre les surdoses mais n’est actuellement pas largement accessible en Suisse. La distribution de naloxone et la formation à son usage, en particulier sous forme de spray, devrait être étendue aux professionnel·le·s de première ligne (police, premiers secours), mais aussi aux usagères et usagers de drogues eux-mêmes, comme cela se pratique dans certains États américains. Cette mesure, bien que non prioritaire en raison du faible nombre de surdoses mesuré jusqu’à présent, pourrait devenir un pilier dans la prévention des surdoses mortelles.
  • Le développement du rôle des pair·e·s : enfin, l’approche participative est cruciale face à de tels enjeux. Les personnes concernées doivent être impliquées directement dans une veille proactive afin de détecter en amont l’arrivée de substances plus puissantes ou dangereuses sur le marché. Ce sont souvent les premières à constater l’évolution des pratiques et des produits circulants. En leur donnant les moyens de relayer rapidement des alertes, de sensibiliser leurs pair·e·s et les former, on peut renforcer la prévention, au plus près du terrain.

En poursuivant cette politique proactive de réduction des risques, en développant des capacités communautaires et en renforçant les dispositifs existants, la Suisse peut non seulement éviter une crise majeure, mais aussi se préparer à toute évolution du marché des drogues. Comme dans les années 1990, où la conseillère fédérale Ruth Dreifuss se rendait sur le terrain pour accompagner les efforts de réduction des risques, la Confédération doit aujourd’hui intensifier son action. Une coordination nationale renforcée, soutenue par un financement adéquat, est nécessaire pour anticiper et gérer efficacement les menaces futures.