Coca : une décision de l’OMS plus politique que scientifique ?

Après le maintien de la coca au Tableau I, un chercheur du TNI décrypte une décision qu’il juge contraire aux preuves scientifiques et aux droits des peuples autochtones.

En décembre 2025, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) refusait de recommander un changement de statut de la feuille de coca, malgré la demande de la Bolivie soutenue par la Colombie. Dans une analyse publiée par le Health and Human Rights Journal et relayée par l’International Drug Policy Consortium (IDPC), Martin Jelsma, chercheur associé au Transnational Institute (TNI), analyse les ressorts de cette décision et les incohérences du système international de contrôle des drogues.

Un argument inédit : la coca comme « précurseur »

Le rapport d’examen critique, confié par l’OMS à des expert·e·s universitaires externes, n’a relevé ni dommage significatif pour la santé publique, ni potentiel notable de dépendance lié à l’usage de la feuille. Ces conclusions rejoignent celles d’une étude de l’OMS de 1995, dont la publication avait été bloquée sous la pression des États-Unis. Le Comité d’experts de la pharmacodépendance (ECDD) a pourtant maintenu la coca au Tableau I de la Convention unique de 1961, non en raison de la dangerosité de la feuille, mais au motif que la cocaïne peut en être facilement extraite.

Pour l’auteur, c’est la première fois qu’une plante est assimilée à un « précurseur » : ni le pavot, ni le cannabis, ni le khat n’ont été classés sur ce critère. Les mesures contre la production illicite de cocaïne figurent par ailleurs dans d’autres articles des conventions de 1961 et 1988, et resteraient en vigueur en cas de déclassement. Il relève enfin qu’aucun·e des quatorze membres du Comité ne venait de la région andine ni ne disposait d’une expertise sur la coca, les savoirs autochtones ou les droits humains.

Un contexte politique défavorable

La décision est intervenue alors que les États-Unis multipliaient les frappes militaires contre des embarcations dans les Caraïbes et sanctionnaient la Colombie, et que l’OMS subissait d’importantes coupes budgétaires. L’Union européenne, avec la France en première ligne, a soutenu le statu quo. Dans ce contexte, une recommandation de déclassement aurait eu peu de chances d’obtenir une majorité à la Commission des stupéfiants (CND) ; le recours à la notion de précurseur aurait offert, selon l’auteur, une issue procédurale à la controverse.

Quelles perspectives ?

La CND ne pouvant modifier les tableaux de 1961 que sur recommandation de l’OMS, la porte est fermée pour plusieurs années. Jelsma identifie toutefois des marges de manœuvre : la justification reposant désormais sur la facilité d’extraction et non sur la dangerosité de la feuille, des usages commerciaux (tisanes, compléments alimentaires, préparations à base de plantes) pourraient être explorés. Il plaide aussi pour des accords entre États favorables au déclassement, une protection des peuples autochtones contre la biopiraterie et la création d’un mécanisme de consultation de ces derniers dans les instances onusiennes.

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