Publiée en accès libre dans Biological Psychiatry Global Open Science, une étude menée par l’Université de Zurich s’écarte des approches habituelles sur deux points : elle mesure la consommation par analyse capillaire plutôt que par questionnaire, et elle s’intéresse à l’évolution des usages entre 20 et 24 ans plutôt qu’à un instantané. Les résultats déplacent le regard.
L’étude s’appuie sur z-proso, une cohorte communautaire zurichoise, et associe le Centre de recherche en analyse capillaire forensique de l’Université de Zurich. Les cheveux de 731 participant·e·s ont été analysés à 20 puis à 24 ans, pour plus de cent substances psychoactives et métabolites, chaque prélèvement couvrant environ trois mois. Cette méthode contourne les biais de mémoire et de désirabilité sociale propres à l’auto-déclaration.
Les prévalences sont élevées : 60,2% des participant·e·s présentaient au moins une substance à l’un des deux âges, et la polyconsommation progresse de 14,6% à 22,9% entre 20 et 24 ans. À 24 ans, 23,0% avaient consommé de la cocaïne. La plus forte progression concerne le méthylphénidate, prescrit dans l’accompagnement du trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), en hausse de 220%.
L’analyse distingue cinq profils d’évolution. Le plus fréquent — deux tiers des personnes concernées — regroupe des consommations faibles ou en baisse : il ne se différencie en rien du groupe sans consommation, ni sur le plan cognitif ni sur celui des symptômes psychiques. Ce groupe majoritaire, sans particularité, ne fait généralement pas l’objet d’une attention équivalente à celle portée aux profils les plus chargés.
Les quatre autres profils correspondent à des usages en augmentation. Le cannabis — dont la détection capillaire signale un usage régulier — est associé à une attention plus faible (d=0,34) et à une hausse des symptômes anxio-dépressifs (d=0,53) et de TDAH (d=0,38). Les auteur·e·s se gardent d’y lire une causalité simple et retiennent un modèle à double voie, où les effets du produit et le recours au cannabis face à des difficultés émotionnelles ou attentionnelles se conjuguent ; ils relèvent que l’automédication du TDAH par le cannabis est fréquente, sans bénéfice démontré. Les substances de contexte festif — cocaïne, MDMA, amphétamines, kétamine — sont liées à une attention (d=0,41) et un score cognitif global (d=0,39) plus bas.
Les effets les plus marqués concernent des substances pharmaceutiques. Le profil des sédatifs médicaux — benzodiazépines, antalgiques opioïdes, dextrométhorphane — présente les écarts cognitifs les plus importants de l’étude : attention (d=0,74), mémoire de travail (d=0,58), score composite (d=0,76). Le profil des stimulants médicaux affiche pour sa part la plus forte association de l’ensemble, sur les symptômes de TDAH (d=0,82).
Ce dernier résultat a fait l’objet d’une analyse complémentaire. Près de la moitié de ce groupe déclarait une prescription de méthylphénidate, mais l’ajustement sur cette variable ne modifie pas l’association. Les auteur·e·s en concluent qu’elle ne s’explique pas seulement par une demande de soins, et retiennent là encore une lecture bidirectionnelle : les exigences de la vie adulte peuvent aggraver des difficultés attentionnelles préexistantes, tandis qu’un usage hors prescription pourrait lui-même accentuer inattention et impulsivité.
Plusieurs limites appellent à la nuance. Les performances cognitives n’ont été mesurées qu’à 24 ans : les écarts constatés peuvent précéder les consommations autant qu’en découler, comme le reconnaissent les auteur·e·s. Le profil des sédatifs ne compte que 21 personnes. L’alcool et la nicotine n’ont pas été intégrés à l’analyse. Enfin, les usages observés relèvent très majoritairement d’une consommation récréative : à 24 ans, 95,8% des personnes ayant consommé de la cocaïne se situaient sous le seuil évoquant une dépendance.
Pour les professionnel·le·s romand·e·s, l’enseignement est double. D’une part, la consommation en soi ne prédit rien : ce sont des trajectoires spécifiques qui s’accompagnent de difficultés. D’autre part, les médicaments psychotropes, largement absents du débat public sur les drogues, ressortent ici plus nettement que les substances illégales qui le structurent.
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