Colombie : opérations conjointes avec Washington, un cycle connu

La Colombie autorise des opérations militaires conjointes avec les États-Unis. Près de trente ans de tels accords n’ont pas entamé le marché de la cocaïne. Il a quadruplé en dix ans.

Le 12 août, le secrétaire à la guerre des États-Unis Pete Hegseth a annoncé que Bogotá autorisait des opérations militaires conjointes contre le « narcoterrorisme ». L’accord suit l’entrée en fonction du président d’extrême droite Abelardo de la Espriella, élu sur la promesse d’éradiquer les groupes armés et allié de Donald Trump. L’annonce survient deux jours après que la présidence colombienne a fait état de l’intention de Washington de consacrer un milliard de dollars à un nouveau paquet sécuritaire. Elle intervient aussi alors que le rapport Killing Spree de WOLA, publié en juillet, documente 221 personnes tuées depuis septembre 2025 dans les frappes sur des embarcations en mer des Caraïbes et dans le Pacifique oriental, et qualifie ces opérations d’exécutions extrajudiciaires.

Un scénario déjà écrit

Le vocabulaire et les instruments ne datent pas d’hier. En 2001, le président d’alors, Andrés Pastrana, désignait le narcotrafic comme « la cause principale » de la crise colombienne. Son successeur, Álvaro Uribe, a ensuite fusionné trafic et insurrection sous le terme de narcoterrorismo, inscrivant le conflit dans la « guerre contre le terrorisme » et levant les restrictions sur l’usage de l’aide militaire. Sur les quinze milliards de dollars versés par Washington depuis le lancement du Plan Colombia, deux tiers ont financé l’aide militaire et policière.

Le parallèle le plus précis est procédural. Fin 2009, le gouvernement Uribe avait signé un accord ouvrant sept bases colombiennes aux forces des États-Unis sans le soumettre au Congrès ; la Cour constitutionnelle l’a déclaré sans effet en août 2010, jugeant le passage par le Parlement obligatoire. Le débat se rouvre aujourd’hui à l’identique : la sénatrice Jennifer Pedraza rappelle que l’article 173 de la Constitution réserve au Sénat l’autorisation du passage de troupes étrangères, quand le gouvernement affirme respecter pleinement l’ordre constitutionnel.

Trente ans plus tard, un marché en expansion

Le bilan de ces politiques est documenté. Selon le Rapport mondial sur les drogues 2026 de l’ONUDC, l’offre de cocaïne d’Amérique du Sud a plus que quadruplé depuis 2014, atteignant environ 4’100 tonnes en 2024, et les saisies régionales représentent 64 % du total mondial, leur plus haut niveau depuis 1984. WOLA relève que les frappes elles-mêmes n’ont pas réduit le trafic.

Cet échec ne dissuade pourtant pas de reconduire le dispositif, parce que les bénéfices attendus se situent ailleurs que dans la réduction de l’offre : ressources budgétaires pour un gouvernement colombien qui vient d’entrer en fonction, et démonstration de fermeté auprès de son électorat ; présence militaire élargie et influence régionale pour Washington. Le rapport du Quincy Institute rappelle que l’épandage aérien d’herbicides sur les cultures de coca fournissait à Uribe des résultats immédiats et quantifiables, qui maintenaient le flux d’aide. Ce qui laisse à penser que ces accords poursuivent d’autres fins que celle qu’ils annoncent. Reste le contrôle parlementaire, seul frein qui ait déjà fonctionné en Colombie.

 

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