Le 21 juillet 2026, comme le rapporte RTS, le Parlement français a définitivement adopté une loi interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux jeunes de moins de 15 ans, une première en Europe largement inspirée de l’exemple australien. Or, quelques semaines avant ce vote, une étude scientifique publiée en Australie a mis en doute l’efficacité réelle de ce type de restriction. De quoi nourrir un débat qui touche aussi la Suisse romande, où les professionnel·le·s de l’addiction suivent de près les effets des interdictions d’accès basées sur l’âge.
Le texte, porté par la députée Laure Miller et soutenu par Emmanuel Macron, a été adopté par 279 voix contre 81. Il prévoit qu’aucun compte ne pourra être créé par une personne mineure de moins de 15 ans sur les plateformes concernées – Instagram, TikTok, Snapchat, Facebook et assimilées – dès le 1er septembre 2026, avec un délai de quatre mois pour fermer les comptes existants. Les encyclopédies en ligne, les répertoires éducatifs, la simple consultation de vidéos sur YouTube et les messageries privées comme WhatsApp échappent à l’interdiction. Aucune sanction n’est prévue pour les jeunes ou leurs parents : la responsabilité de vérifier l’âge incombe aux plateformes, qui devront s’appuyer sur des prestataires tiers, la reconnaissance faciale ayant finalement été écartée. Interrogée par France 3, la chercheuse Anne Cordier, spécialiste des pratiques numériques des jeunes à l’université de Lorraine, doute de la faisabilité technique de ce contrôle d’âge et juge l’efficacité de la mesure très limitée.
La loi française s’inspire directement du dispositif australien, entré en vigueur en décembre 2025 et présenté jusqu’ici comme une première mondiale. Or, une étude observationnelle publiée dans The BMJ par une équipe de l’Université de Newcastle vient nuancer ce bilan. Les chercheur·euse·s ont suivi 408 adolescent·e·s de 12 à 17 ans avant et trois mois après l’entrée en vigueur de la restriction. Résultat : environ 86% des moins de 16 ans continuaient d’accéder à au moins une plateforme visée, la plupart via leur propre compte. Si les deux tiers des jeunes ont été confrontés à une forme de vérification d’âge – le plus souvent une simple déclaration ou l’envoi d’un selfie –, les contournements restent fréquents : comptes fictifs, comptes empruntés à des proches ou navigation privée. Les auteur·e·s concluent à une absence de preuve d’un effet substantiel de la loi sur l’usage des réseaux sociaux chez les adolescent·e·s, tout en rappelant qu’il est encore tôt pour évaluer les effets à long terme, notamment sur le bien-être.
Pour de nombreux·euses spécialistes des addictions comportementales, ces résultats ne surprennent guère : cibler l’âge des utilisateur·trice·s revient à traiter le symptôme plutôt que la cause. Le modèle économique des plateformes numériques repose sur la captation maximale de l’attention. Le défilement infini, la lecture automatique des vidéos, les systèmes de récompense variable ou les mécanismes de type FOMO (la peur de manquer quelque chose) ne sont pas des défauts de conception, mais des choix délibérés pour maximiser le temps passé en ligne. Ces mécanismes concernent l’ensemble de la population et pas seulement les personnes mineures ; une régulation limitée aux plus jeunes risque de dédouaner les plateformes de leur responsabilité structurelle. Dans cette perspective, l’usage problématique des écrans est souvent moins la cause que le symptôme de conditions de vie difficiles – précarité, épuisement parental, isolement social – que les plateformes n’ont pas créées, mais qu’elles ont su monétiser.
Ce débat n’a rien de théorique pour la Suisse romande. Le GREA a soumis en février 2026 une prise de position sur la Loi fédérale sur les plateformes de communication et les moteurs de recherche (LPCom), actuellement en consultation au niveau fédéral. Le GREA y salue le principe d’une régulation, mais regrette qu’aucune obligation d’atténuation des risques ne soit prévue : les plateformes devraient identifier les dangers pour la santé publique sans être tenues d’agir pour les réduire. L’association demande notamment un encadrement légal des dark patterns (défilement infini, lecture automatique, notifications intrusives), l’interdiction de la publicité pour l’alcool, le tabac et les jeux d’argent sur ces plateformes, ainsi qu’une interdiction de la publicité personnalisée ciblant les personnes mineures. Elle plaide aussi pour un champ d’application élargi aux petites plateformes de trading, aux applications de shopping recourant à la gamification et à l’intelligence artificielle générative, ainsi que pour la création d’un observatoire suisse des médias numériques. Cette approche, centrée sur le fonctionnement des plateformes plutôt que sur l’âge de leurs utilisateur·trice·s, incarne concrètement l’alternative structurelle défendue par le secteur de la prévention. Les prochains mois permettront de suivre, en parallèle, la mise en œuvre de la loi française, les évaluations à plus long terme menées en Australie, et l’avancement de la LPCom devant le Parlement suisse : trois terrains d’observation précieux pour les praticien·ne·s romand·e·s appelé·e·s à se positionner sur ces enjeux.
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