Paris sportifs : les mineur·e·s parient une fois sur deux

Des achats-tests de la Gespa révèlent que des mineur·e·s ont pu conclure un pari sportif dans près d’un cas sur deux. La publication de ce rapport avait été bloquée par les sociétés de loterie.

En Suisse, les paris sportifs sont interdits aux moins de 18 ans. Une campagne d’achats-tests mandatée par l’Autorité intercantonale de surveillance des jeux d’argent (Gespa) montre pourtant que la protection des mineur·e·s présente d’importantes lacunes. Publiés après plusieurs mois de blocage juridique par la Loterie Romande et Swisslos, ces résultats interrogent la cohérence du dispositif suisse de prévention.

Un rapport dont la publication a longtemps été bloquée

En 2025, la Gespa a chargé la Croix-Bleue Suisse d’effectuer, dans le cadre d’un projet pilote, des achats-tests de paris sportifs réalisés par des mineur·e·s dans des points de vente physiques de Suisse alémanique et de Suisse romande. L’objectif : vérifier le respect de l’âge minimum requis (art. 72 LJAr) et des mesures de protection prévues par les exploitantes autorisées.

La publication de ces résultats a toutefois été suspendue à la suite d’une procédure juridique ouverte par les deux sociétés de loterie concernées, la Loterie Romande et son homologue alémanique Swisslos. En juin 2026, la Gespa a estimé la publication conforme à la loi et maintenu son intention de rendre le rapport public, une décision que les sociétés de loterie n’ont finalement pas contestée devant le Tribunal des jeux d’argent.

Des mineur·e·s qui parient une fois sur deux

Sur les 200 achats-tests valables, réalisés à parts égales dans les cantons de Vaud et de Zurich par des jeunes âgé·e·s de 16 et 17 ans, des mineur·e·s ont pu conclure un pari sportif dans 47,5 % des cas. Le taux de vente atteint 39 % dans le canton de Vaud (Loterie Romande) et 56 % dans le canton de Zurich (Swisslos).

Aucun contrôle de l’âge n’a été effectué dans 44,5 % des achats-tests. Les appareils en libre-service se révèlent particulièrement problématiques : ils ont abouti à un pari dans 66,7 % des cas, contre 44,5 % lors d’un contact direct avec le personnel de vente. Lors des deux tiers des tests menés sur ces appareils, aucun contrôle de l’âge n’a eu lieu et une vente a été conclue. Des différences apparaissent aussi entre les zones rurales (57,5 % de ventes) et urbaines (41,7 %).

En raison de l’approche ciblée et de la taille limitée de l’échantillon, ces résultats ne peuvent être généralisés à l’ensemble de la Suisse et restent de nature descriptive. Selon Addiction Suisse, ils sont néanmoins moins bons que ceux observés lors des achats-tests d’alcool et de tabac. La difficulté propre aux paris sportifs tient à la fausse impression de contrôle qu’ils procurent, alors qu’ils figurent parmi les jeux présentant un risque élevé de comportement pathologique et qu’ils ciblent particulièrement les jeunes par la publicité.

Des répercussions politiques jusqu’au Conseil fédéral

Le blocage de la publication, intervenu juste avant deux événements sportifs majeurs (les Mondiaux de hockey et de football, périodes de forte activité de paris), a suscité une réaction politique à plusieurs niveaux. Au niveau fédéral, la conseillère nationale Jessica Jaccoud (PS/VD) a interpellé le Conseil fédéral, qui devra s’expliquer sur les raisons et le calendrier de cette décision lors de la session de septembre.

Dans le canton de Vaud, la députée Laure Jaton a déposé une interpellation au Grand Conseil, soutenue par une trentaine de cosignataires. Elle y souligne une contradiction propre au modèle romand : constituée en association, la Loterie Romande est contrôlée par les six cantons romands via sa gouvernance. Le canton se retrouve ainsi à la fois associé à la gouvernance de l’exploitant, bénéficiaire d’une part de ses bénéfices, et responsable, au titre de la santé publique, de la protection de la population contre les risques liés au jeu. L’interpellation demande notamment si le canton peut tolérer qu’un exploitant qu’il contribue à gouverner fasse obstacle à l’action de l’autorité de surveillance instituée par les cantons eux-mêmes.

La Loterie Romande, de son côté, conteste tout lien entre la procédure et le calendrier sportif, affirmant que celle-ci porte sur le contexte juridique de l’activité de la Gespa et non sur les résultats eux-mêmes. Elle reconnaît toutefois que ces résultats sont insatisfaisants et assure poursuivre ses efforts en matière de formation, d’information et de sensibilisation, ainsi que l’application de mesures correctives.

Un enjeu de prévention pour les professionnel·le·s romand·e·s

Pour les professionnel·le·s du domaine des addictions, cette première campagne d’achats-tests confirme l’importance d’un dispositif de protection des mineur·e·s réellement appliqué sur le terrain. La Gespa annonce l’organisation de nouveaux tests et se réserve le droit de prendre des mesures plus strictes, comme l’obligation d’installer un lecteur de cartes d’identité sur les appareils en libre-service. Au-delà des résultats, l’affaire rappelle que l’indépendance des dispositifs de surveillance et la transparence des données constituent des prérequis à toute politique de prévention crédible en matière de jeux d’argent.

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