La Plateforme des fonctions dirigeantes réunit depuis 2015 une quarantaine de dirigeant·e·s d’institutions romandes actives dans le domaine des addictions. Organisée quatre fois par an par le GREA, elle offre un espace confidentiel d’échange sur les enjeux de gestion et de gouvernance, à chaque fois dans une institution différente. La séance du 12 juin 2026 s’est tenue à Vevey, avec une matinée à O’Moulin puis un après-midi à l’Estérelle, deux structures qui illustrent la diversité des réponses apportées aux personnes en situation d’addictions.
O’Moulin, co-géré par la Croix-Bleue et l’Estérelle, est un lieu d’accueil de jour qui fait le pont entre suivi ambulatoire et accompagnement résidentiel. Les personnes qui le fréquentent y trouvent un cadre simple – repas, accueil, lien social – dans une logique de libre adhésion : aucune obligation de présence n’est imposée, et les séjours peuvent aller de quelques minutes à une journée entière.
Les échanges ont permis d’aborder des constats partagés par plusieurs institutions présentes : une précarisation croissante des personnes accompagnées, des difficultés d’accès au logement de plus en plus marquées, et un durcissement général des conditions de vie de certains publics. Ces dynamiques traversent l’ensemble du dispositif addiction romand, bien au-delà d’un seul lieu.
L’après-midi a été consacrée à deux thématiques centrales pour les fonctions dirigeantes. La première portait sur les processus de fusion entre institutions, illustrée par le retour d’expérience d’une fondation ayant traversé cette étape.
Un constat s’est dégagé des discussions : si les statuts juridiques, les organigrammes et les questions administratives peuvent se régler relativement rapidement, la construction d’une identité commune et d’un sentiment d’appartenance partagé demande, elle, beaucoup plus de temps – de l’ordre de plusieurs années pour l’ensemble du processus. La gouvernance, l’articulation entre les instances existantes et la manière de nommer la nouvelle entité sont apparues comme des enjeux à ne pas sous-estimer, au même titre que les aspects financiers ou organisationnels.
La seconde thématique portait sur la transmission de direction, à travers le témoignage d’une personne ayant récemment vécu ce passage. Plusieurs enseignements ont été partagés avec le groupe : l’importance d’anticiper le départ, de transmettre une organisation stable plutôt qu’une dépendance à une personne, et de construire la légitimité de la relève par une communication claire et transparente de la part des instances dirigeantes.
Les échanges ont également mis en lumière la diversité des situations vécues par les participant·e·s – certain·e·s ayant bénéficié d’une passation organisée, d’autres non – ainsi que les défis spécifiques des directions par intérim, où la marge de manœuvre pour développer de nouveaux projets reste souvent limitée. L’humilité, l’écoute des équipes en place et une communication continue avec le personnel et les instances de financement sont ressorties comme des facteurs clés de réussite.
La matinée a aussi été l’occasion d’un tour de table sur l’actualité des institutions membres, marquée par plusieurs dynamiques communes : le développement de projets de type Housing First, une pression croissante sur les budgets et les contrats de prestations avec les cantons, ainsi qu’une intensification de l’activité de prévention et de réduction des risques à l’approche de la saison des festivals.
La plateforme a également évoqué la décision de la Ville de Lausanne de reprendre à son compte la Fondation ABS (Accueil à bas seuil) dès le 1er janvier 2027. Si cette municipalisation est présentée comme une mesure de pérennisation, les échanges ont fait ressortir un constat largement partagé : les difficultés rencontrées ne relèvent pas d’un problème de gestion que des ajustements techniques suffiraient à résoudre, mais d’une double crise structurelle — une crise de la demande, portée notamment par l’aggravation de la précarité et les difficultés d’accès au logement, et une crise de l’offre, avec une disponibilité accrue de la cocaïne et du crack sur l’ensemble du continent. Face à cette réalité, la plateforme relève les limites d’une pression au résultat centrée sur la disparition de la consommation de rue, une logique qui s’écarte des principes mêmes de la réduction des risques. Reste une question qui dépasse le cas lausannois : la crise du crack, la hausse des demandes et la pression politique et médiatique imposent d’agir vite, mais elles ne disent rien des moyens qui seront réellement engagés, dans la durée, pour y faire face. La visibilité d’un problème ne garantit pas que les ressources suivent. Dans ce contexte, c’est la continuité et l’expertise de l’équipe en place qui importent le plus : le maintien de l’ensemble des prestations et des emplois est ressorti comme un enjeu central de cette transition, dans un domaine où il est déjà difficile de trouver des professionnel·le·s qualifié·e·s. Sans entrer dans les spécificités du cas précis, le GREA rappelle les principes de fond qu’il défend, notamment via son papier de position sur les conditions d’accès aux espaces de consommation sécurisés, ainsi que ses recommandations sur la disparition des scènes ouvertes de consommation et une approche globale d’accompagnement des personnes concernées.
Fusions et transmissions de direction illustrent les mutations structurelles que traverse actuellement le réseau socio-sanitaire romand dans le domaine des addictions. En offrant un espace de parole confidentiel entre pairs, la Plateforme des fonctions dirigeantes permet aux personnes qui portent ces responsabilités de partager leurs expériences et d’anticiper collectivement ces transitions, dans un contexte marqué par une pression croissante sur les ressources et une évolution rapide des besoins du terrain.
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