Publié à l’occasion de la Journée mondiale contre l’abus et le trafic de drogues, le rapport « The New Drug World » de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC), basée à Genève, dresse un constat sans appel : le marché mondial des drogues a été structurellement transformé par l’essor des substances de synthèse, tandis que la coopération internationale censée y répondre traverse une crise profonde.
Un marché affranchi de la géographie
Contrairement à la cocaïne ou à l’héroïne, les drogues de synthèse ne dépendent ni de cycles agricoles ni de zones de production géographiquement fixes. Elles peuvent être synthétisées presque partout, à partir de précurseurs chimiques détournés de circuits commerciaux légaux, et distribuées via les mêmes infrastructures logistiques que les marchandises licites. Selon le dernier Global Organized Crime Index, ces marchés sont désormais implantés dans 186 des 193 pays analysés.
Cette « révolution post-agricole » a fait tomber les barrières à l’entrée du marché : de petits acteurs entrepreneuriaux côtoient désormais les grands réseaux criminels transnationaux, organisés en structures horizontales, modulaires et sans ancrage territorial identifiable.
Des substances toujours plus nombreuses et imprévisibles
Dans son dernier rapport sur les nouvelles substances psychoactives (décembre 2025), l’ONU a recensé 688 substances en circulation, dont 101 identifiées pour la première fois. Le rapport du GI-TOC documente une propagation croissante de substances : opioïdes de synthèse (fentanyl, nitazènes et, plus récemment, les orphines, une nouvelle génération d’opioïdes), cathinones synthétiques, tranquillisants vétérinaires et benzodiazépines se retrouvent mélangés aux substances attendues, souvent à l’insu des personnes qui consomment. L’OMS estime que 80% des décès attribués à l’usage de drogues dans le monde sont liés aux opioïdes.
Or, la plupart des pays ne disposent pas des outils de surveillance chimique (analyse des eaux usées, drug checking) permettant d’identifier ce qui circule réellement sur leurs marchés — et donc d’anticiper les risques sanitaires.
Le nerf de la guerre : les précurseurs chimiques
Le détournement de précurseurs issus des industries chimiques et pharmaceutiques constitue, selon le rapport, le principal moteur de cette économie. La Chine représente près de 42% des ventes mondiales de produits chimiques et pharmaceutiques ; l’Inde, premier producteur mondial de substances psychotropes en poids, voit son secteur pharmaceutique promis à une croissance considérable. Les dispositifs de régulation volontaires de ces filières industrielles se révèlent largement inefficaces face à l’ampleur des détournements.
Le numérique redessine la vente au détail
Le rapport identifie la numérisation comme l’une des transformations majeures du nouveau paysage des drogues. Depuis la pandémie de COVID-19, une part significative du commerce de détail a migré de la rue vers les espaces numériques (réseaux sociaux, messageries chiffrées, dark web). Ces plateformes opèrent sans contrainte géographique, avec un fort anonymat et une efficacité comparable aux géants du commerce en ligne — dans un monde qui compte plus de téléphones mobiles que d’habitant·e·s.
Ce modèle se révèle en outre résistant à la répression : le démantèlement du marché en ligne Archetyp en 2025, l’un des plus importants de l’époque, illustre que le volume de transactions d’une plateforme interdite se reporte en quelques semaines sur des plateformes successeures. Une réalité déjà bien ancrée dans les pays à hauts revenus, dont la Suisse, et en accélération dans les pays à revenus intermédiaires et faibles.
Un multilatéralisme en recul
Cette expansion survient dans une conjoncture tendue : pour la première fois de son histoire, la Commission des stupéfiants de l’ONU (CND) n’a adopté aucune résolution par consensus lors de ses deux dernières sessions annuelles (2025 et 2026). Les priorités sécuritaires nationales et les interventions unilatérales — désignation du fentanyl comme arme de destruction massive par les États-Unis, frappes militaires contre des embarcations soupçonnées de trafic — remplacent progressivement les approches concertées, fondées sur les preuves et les droits humains. Le rapport souligne pourtant que la recherche montre l’inefficacité de ces interventions répressives isolées pour perturber durablement des marchés résilients.
Quels enseignements pour la Suisse romande ?
Pour les professionnel·le·s romand·e·s, ce rapport confirme la pertinence des approches défendues en Suisse : la politique des quatre piliers et la réduction des risques figurent précisément parmi les réponses fondées sur les preuves que le rapport cite comme efficaces (drug checking, espaces de consommation, distribution de naloxone). Le renforcement des dispositifs de monitorage et d’analyse de substances apparaît comme un enjeu central pour anticiper l’arrivée de nouveaux opioïdes de synthèse sur les marchés locaux. Enfin, à l’heure où le consensus international s’effrite, la Suisse a un rôle à jouer pour défendre, dans les enceintes multilatérales, une approche de santé publique ancrée dans les droits humains.
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