
« Les jeunes sont accros aux réseaux sociaux à cause de la dopamine. » Cette phrase, devenue un lieu commun des débats publics, mérite qu’on s’y arrête — elle est au mieux dangereusement incomplète. Et pour cause : nous l’avons déjà entendue. Il y a trente ans, certains gros titres affirmait que l’addiction aux drogues n’était rien d’autre qu’une maladie cérébrale, réductible à une perturbation du circuit de la récompense. Aujourd’hui, le même raccourci neurobiologique migre vers les écrans — comme si la leçon n’avait pas été tirée.
Le champ des addictions a emprunté ce raccourci à de trop nombreuses reprises. Depuis les travaux fondateurs d’Olds et Milner (1954) sur les circuits de la récompense jusqu’aux recherches de Volkow et al. (1993) sur les récepteurs dopaminergiques, la neurobiologie a progressivement imposé sa grille de lecture. Alan Leshner, directeur du National Institute on Drug Abuse (NIDA) — qui finance la grande majorité des recherches dans le domaine des addictions —, l’a cristallisée en 1997 dans une formule restée célèbre : « Addiction is a brain disease. » Ce modèle a eu des effets réels — réduction d’une forme de stigmatisation, légitimation de traitements ou mobilisation de financements. Mais il a aussi renforcé un angle mort : en centrant l’explication sur le cerveau individuel et la pathologie, il a rendu invisibles les déterminants sociaux, économiques et commerciaux des conduites addictives et des consommations, et affaibli le débat sur la régulation des industries qu’elles soient légales et illégales.
Pourtant, l’expérience du Rat Park avait ouvert la réflexion expérimentale dès 1978 : isolés dans une cage, des rats consomment de la drogue jusqu’à la surdose ; placés dans un environnement social enrichi, ils consomment à peine. Dès les années 1980, on le sait : les conduites addictives naissent de la rencontre d’un produit, d’une personnalité et d’un moment socioculturel. Ehrenberg, dans La fatigue d’être soi (1998), a prolongé ce regard sociologique : l’injonction à la performance que génère notre société fabrique structurellement les conditions de la dépendance — les conduites addictives y apparaissent comme une réponse à l’épuisement de devoir être soi-même, à la fois cause et symptôme d’un environnement qui exige trop des individus. C’est notamment ces bases théoriques que la réduction des risques a traduites en pratique dès les années 1980 — et prolongées en un corpus théorique à part entière. Apparue de façon convergente dans plusieurs contextes nationaux — Suisse, Pays-Bas, Royaume-Uni — dès les années 1980, elle a posé un principe qui reste central : non pas corriger un cerveau défaillant, mais agir sur la rencontre entre une personne, un produit et un environnement qui structure cette relation.
Ces critiques ne sont pas marginales. La successeure de Leshner à la tête du même NIDA, Nora Volkow, reconnaît désormais explicitement le rôle des déterminants sociaux ou encore commerciaux de la santé dans les dynamiques addictives et sort du réductionnisme qu’elle avait pourtant développé au début de sa carrière. Cette dérive a un nom. Le neuroscientifique Albert Moukheiber l’appelle la « neuromania » (2024) : cette profusion de discours qui prétend tout expliquer par le cerveau — nos bonheurs, nos peurs, nos addictions — au prix de raccourcis et d’approximations qui trahissent ce que les neuroscientifiques affirment eux-mêmes. Dans Neuromania, il nomme le risque symétrique du réductionnisme biologique : biologiser ce qui est d’abord social et politique. La leçon est simple : changer l’environnement change les comportements.
Les plateformes numériques ne sont pas des accidents neurochimiques : elles sont le produit de modèles économiques délibérément conçus pour capter l’attention, d’algorithmes optimisés pour maximiser l’engagement, de stratégies de design pensées pour rendre le désengagement difficile. Shoshana Zuboff a montré, dans L’âge du capitalisme de surveillance (2019), que cette captation des comportements n’est pas un effet secondaire — c’est le cœur du modèle économique. L’économiste Cédric Durand, dans Technoféodalisme (2020), en radicalise le diagnostic : les grandes plateformes ne concurrencent plus simplement des marchés, elles les supplantent — transformant les utilisateur·rice·s en sujets dépendants d’une infrastructure privée, sans réel contrepouvoir politique ou économique. L’enjeu n’est pas seulement sanitaire : il est démocratique et de souveraineté. Réduire ce phénomène à une question de dopamine, c’est biologiser la conséquence pour éviter de réguler la cause.
Les professionnel·le·s des addictions et des consommations le savent mieux que quiconque : ce qui fonctionne au niveau social, ce ne sont pas les injonctions à renforcer une volonté individuelle. Ce sont les leviers structurels — et le champ des addictions en a fait la démonstration. La prévention et la réduction des risques n’ont pas attendu que les personnes « résistent » : elle a agi sur les environnements, encadré l’offre, protégé les plus vulnérables. C’est exactement ce modèle qu’il faut transposer face aux plateformes numériques. En Suisse, la Loi fédérale sur les plateformes de communication (LPCom) est précisément l’occasion de traduire cette logique dans la loi : obligation d’atténuation des risques, interdiction de la publicité personnalisée pour les mineur·e·s, encadrement des algorithmes de recommandation. En Europe, le Digital Services Act trace la voie. Mais comme le rappelle le psychologue Jean-Pierre Couteron, les interdits protecteurs ne valent que s’ils s’appuient sur une culture partagée : la régulation des plateformes ne peut faire l’économie d’une politique ambitieuse d’éducation au numérique qui permette aux individus de comprendre les mécanismes auxquels ils sont soumis. Et au-delà, c’est une question de souveraineté : tant que les infrastructures numériques restent entre les mains d’acteurs privés dont les intérêts n’ont rien de public, les leviers démocratiques resteront limités.
L’expérience des addictions nous a appris, souvent douloureusement, qu’attendre que les individus « résistent » à des environnements conçus pour capturer leur attention est une impasse. Ne reproduisons pas cette erreur face aux plateformes. Le cerveau compte — mais il ne doit pas devenir un écran qui masque l’environnement. C’est ce que porte le GREA dans la consultation sur la LPCom : une régulation ambitieuse, sociale et démocratique des plateformes, ancrée dans la santé publique, les droits humains et l’expertise du terrain.
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