Mexique : tuer un chef de cartel, et après ?

La mort du chef de l’une des principales organisations criminelles mexicaines suscite l’enthousiasme de Washington. Une perspective historique invite pourtant à relativiser fortement ce « succès ».

Le 22 février 2026, l’armée mexicaine a annoncé la mort de Nemesio Oseguera Cervantes, dit « El Mencho », chef du Cartel Jalisco Nueva Generación (CJNG), lors d’une opération militaire dans l’État de Jalisco, menée avec l’appui en renseignement des États-Unis. La réaction du cartel a été immédiate : des membres présumés ont déclenché des barrages routiers et des incendies de véhicules dans plus de 20 États mexicains, paralysant plusieurs villes, dont Guadalajara. Écoles et tribunaux ont été fermés dans au moins huit États ; la présidente Claudia Sheinbaum a appelé au calme.

Fondé en 2009, le CJNG est devenu l’une des organisations criminelles les plus puissantes du Mexique, présente selon le département d’État américain dans la quasi-totalité du pays. Après l’incarcération aux États-Unis des figures dominantes du cartel de Sinaloa, El Chapo et El Mayo Zambada, El Mencho était considéré comme le dernier des grands parrains encore actifs. Sa tête était mise à prix 15 millions de dollars par Washington, qui a désigné le CJNG organisation terroriste en 2025.

Une « grande victoire » à relativiser

Le sous-secrétaire d’État américain Christopher Landau a qualifié l’opération de « grande victoire pour le Mexique, les États-Unis, l’Amérique latine et le monde entier », comme le souligne la RTS dans un article dédié. Cette rhétorique triomphaliste mérite d’être replacée dans son contexte historique.

Depuis le lancement de la « guerre à la drogue » par le président Felipe Calderón en décembre 2006, les violences liées aux cartels ont fait plus de 450’000 personnes tuées et plus de 100’000 disparues au Mexique, selon les chiffres officiels mexicains, repris par la presse, dont Le Temps. Ceux-ci ne se résument pas à des pertes liées aux affrontements entre organisations criminelles. Une part importante de ces victimes sont des civil·e·s — journalistes, militant·e·s, habitant·e·s de quartiers pris en étau entre cartels et forces de l’ordre. C’est ce que résume un constat largement partagé par les défenseur·euse·s des droits humains et plusieurs instances onusiennes : la guerre contre la drogue est souvent, dans les faits, une guerre contre les gens.

Ces deux décennies ont par ailleurs été marquées par une succession de coups portés aux différentes organisations criminelles — arrestations, extraditions, éliminations de chefs — sans que le narcotrafic ne recule. La présidente Sheinbaum émet d’ailleurs des réserves quant à la stratégie de « décapitation » des cartels. Comme son prédécesseur López Obrador, elle en a critiqué les limites : éliminer un chef ne fait souvent que déclencher des luttes intestines violentes, sans démanteler les structures du trafic. Pourtant, sous pression croissante de l’administration Trump, son gouvernement la pratique désormais activement. Des analystes spécialisés, comme David Mora de l’International Crisis Group, cité par BBC Mundo, soulignent que cette approche a démontré ses limites depuis 2006 sans parvenir à éteindre les organisations criminelles.

Une logique prohibitionniste qui entretient le problème

La question centrale que pose cette actualité est structurelle : l’élimination d’un chef de cartel peut-elle avoir un impact durable sur le narcotrafic ? Les données disponibles suggèrent que non. Ce n’est pas la personnalité du leader qui rend les cartels mexicains aussi puissants, mais les conditions systémiques dans lesquelles ils opèrent.

Le Mexique cumule plusieurs facteurs qui rendent le narcotrafic particulièrement florissant : une frontière de près de 3 000 km avec l’un des plus grands marchés de drogues au monde, des décennies de prohibition qui ont rendu ce marché extrêmement lucratif pour les organisations criminelles, et des capacités de corruption considérables qui fragilisent durablement les institutions. Dans ce cadre, c’est bien le régime prohibitionniste — entretenu par les États au niveau national et international — qui crée les conditions permettant à des empires criminels de prospérer : il leur offre un marché non régulé extrêmement rentable, dont la gestion implique le recours à la violence comme mode de régulation des conflits, dans un contexte économique mondial qui leur est par ailleurs particulièrement propice (mondialisation, libre-échange, flux transnationaux, possibilités accrues d’échapper aux contrôles étatiques, etc.).

La structure du CJNG illustre d’ailleurs pourquoi l’élimination de son chef ne suffit pas à démanteler l’organisation. Selon des sources du Gabinete de Seguridad Nacional mexicain citées par La Jornada, le cartel avait développé un modèle de type « franchise » : sa présence s’était étendue à tout le pays en étant « vendue » à des groupes criminels locaux, qui opèrent de manière largement autonome. La succession au sein du CJNG est désormais un enjeu majeur : l’absence de successeur clairement désigné laisse présager une période d’instabilité et de luttes internes, qui risque d’engendrer une reconfiguration violente des rapports de pouvoir — un scénario déjà observé à plusieurs reprises dans l’histoire récente du narcotrafic mexicain.

En fin de compte, la mort d’El Mencho constitue peut-être un grand pas dans l’immédiat — sur le plan symbolique, médiatique, diplomatique. À l’échelle du narcotrafic et de ses causes profondes, il s’agit d’un pas infime, qui ne changera vraisemblablement rien à la logique d’ensemble.

 

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