Stimulants

Les stimulants forment l’une des grandes familles de substances psychoactives présentes dans toutes les cultures et à toutes les époques. Du café bu chaque matin à la cocaïne sniffée en soirée, en passant par les feuilles de coca mastiquées dans les Andes ou les amphétamines prescrites pour le traitement du TDAH, les stimulants partagent un mécanisme d’action commun — l’activation du système nerveux central — mais diffèrent profondément par leurs formes, leurs contextes d’usage, leur dangerosité et leur statut légal. En Suisse, les stimulants légaux comme la caféine et la nicotine sont de loin les plus consommés. Parmi les substances illicites, la cocaïne occupe une place de premier rang, avec une présence croissante dans les grandes villes et l’émergence préoccupante du crack dans les espaces publics depuis le début des années 2020.

Qu'est-ce qu'un stimulant ?

Les stimulants sont des substances qui augmentent l’activité du système nerveux central. Ce mécanisme produit des effets caractéristiques : augmentation de l’énergie, de l’éveil et de la vigilance, amélioration transitoire de la concentration et de la performance, réduction de la fatigue et de l’appétit, parfois euphorie ou sentiment de confiance accrue.

Une famille aux visages multiples
Les stimulants se répartissent en trois grandes catégories selon leur origine :

  • Stimulants naturels : la caféine (café, thé, maté, guarana), la cocaïne sous forme de feuilles de coca (mastiquées ou en infusion), la cathinone dans le khat, la nicotine dans le tabac, l’arécoline dans la noix de bétel et l’éphédrine dans l’éphédra. Certains de ces usages traditionnels remontent à plusieurs millénaires.
  • Stimulants semi-synthétiques : la cocaïne et ses dérivés, issus de la transformation chimique des feuilles de coca, sous forme de poudre (chlorhydrate) ou de crack (base libre).
  • Stimulants synthétiques : les amphétamines et leurs dérivés (méthamphétamine, MDMA/ecstasy, dextroamphétamine), le méthylphénidate (Ritaline®), le modafinil, ainsi que les cathinones synthétiques (méphédrone, 3-MMC, etc.).
Stimulants naturels

Caféine
La caféine est le stimulant le plus consommé au monde. Présente dans le café, le thé, le maté, le guarana ou les boissons énergisantes, elle est consommée quotidiennement par une large majorité de la population adulte. Son mécanisme d’action diffère légèrement des autres stimulants : elle agit principalement en bloquant les récepteurs à l’adénosine, un neurotransmetteur qui favorise la somnolence, ce qui libère indirectement la dopamine et la noradrénaline. Ses effets — réduction de la fatigue, amélioration de l’attention, légère accélération du rythme cardiaque — sont bien tolérés à doses modérées. À doses élevées ou chez des personnes sensibles, elle peut provoquer anxiété, palpitations et troubles du sommeil.

La dépendance à la caféine est réelle mais légère : une consommation régulière peut entraîner un syndrome de sevrage bénin (maux de tête, irritabilité) en cas d’arrêt brusque. Son statut légal universel et son faible potentiel de dommages en font toutefois un cas à part dans la famille des stimulants.

Feuilles de coca
La feuille de coca est consommée depuis des millénaires dans les Andes — mastiquée ou infusée en mate de coca — pour ses propriétés médicinales (mal des montagnes, troubles digestifs, fatigue) et son rôle culturel et rituel dans plusieurs peuples autochtones d’Amérique du Sud. Sous cette forme traditionnelle, la concentration en cocaïne est infime et la substance ne provoque pas de dépendance. Il s’agit d’un usage ancestral reconnu comme patrimoine culturel dans plusieurs pays.

La feuille de coca est légalement cultivée en Bolivie et au Pérou pour la consommation traditionnelle et certaines industries. En Suisse et dans la plupart des pays européens, elle reste illégale en raison des conventions internationales sur les stupéfiants, bien que son profil de risque soit très éloigné de celui de la cocaïne extraite.

Khat
Le khat (Catha edulis) est un arbuste dont les feuilles fraîches sont mastiquées dans de nombreux pays d’Afrique de l’Est (Éthiopie, Somalie, Kenya) et dans la péninsule arabique (Yémen). Son principe actif, la cathinone, produit des effets stimulants comparables à ceux des amphétamines légères : euphorie, réduction de la faim et de la fatigue, augmentation de la sociabilité. Les effets sont modérés et limités dans le temps, les feuilles devant être fraîches pour conserver leur teneur en cathinone active.

Le khat joue un rôle culturel et social important dans les communautés qui l’utilisent. Sa consommation est toutefois interdite dans plusieurs pays européens, dont la Suisse, malgré un profil de risque modéré comparé à de nombreuses substances légales. Cette interdiction a notamment pour effet de marginaliser des usages culturels légitimes et de priver certaines communautés de pratiques ancestrales.

Tabac et nicotine
La nicotine, alcaloïde naturellement présent dans les feuilles de tabac, est avec la caféine le stimulant le plus consommé dans le monde — et de loin le plus addictif de la famille des stimulants naturels. Elle agit sur le système de récompense du cerveau en stimulant la libération de dopamine. Lorsqu’elle est fumée, elle atteint le cerveau très rapidement, ce qui renforce considérablement son potentiel addictif. Ses effets sont paradoxaux selon le contexte : stimulants à faible dose, anxiolytiques à forte dose.

Il est important de distinguer la nicotine du tabac. La nicotine en elle-même est addictive, mais relativement peu dangereuse pour la santé. C’est la combustion du tabac qui pose problème : elle libère des milliers de substances toxiques responsables de maladies cardiovasculaires et de cancers. En Suisse, on estime que le tabagisme cause environ 9 500 décès par an. La nicotine sans combustion — sous forme de substituts nicotiniques ou de vapoteuses — présente ainsi un profil de risque nettement moins sévère, ce qui illustre bien le principe général valable pour l’ensemble des stimulants : la préparation et le mode d’administration comptent autant que la substance elle-même.

Le dossier thématique du GREA sur la nicotine développe en détail les modes de consommation, les options de sevrage et le cadre législatif suisse. → Voir le dossier Nicotine

Noix de bétel
La noix de bétel (Areca catechu), mastiquée avec de la chaux et généralement associée à une feuille de bétel et parfois à du tabac, est la troisième substance psychoactive la plus consommée dans le monde après la caféine et l’alcool — environ 600 millions d’usagers, principalement en Asie du Sud et du Sud-Est. Son principe actif, l’arécoline, produit des effets stimulants légers ainsi qu’une sensation d’euphorie modérée. Sa consommation chronique est associée à des risques importants de cancers buccaux et de maladies cardiovasculaires. Elle reste peu connue en Europe, où elle est légale mais marginale.

Éphédra
L’éphédra (Ephedra sinica) est une plante utilisée depuis des millénaires en médecine traditionnelle chinoise. Elle contient de l’éphédrine et de la pseudoéphédrine, deux stimulants légers du système nerveux central aux propriétés bronchodilatatrices. Consommée en tisane, elle produit des effets stimulants modérés. L’éphédrine pharmaceutique a longtemps été disponible sans ordonnance dans de nombreux pays comme décongestionnant. Ces substances font aujourd’hui l’objet de contrôles plus stricts, notamment parce que l’éphédrine est un précurseur chimique utilisé dans la fabrication illicite de méthamphétamine — illustrant comment la logique prohibitionniste peut percuter des usages traditionnels et médicaux légitimes.

Stimulants semi-synthétiques

La cocaïne et ses dérivés sont le seul représentant significatif de cette catégorie. Toutes ces substances partagent la même origine : les feuilles de coca, transformées par des procédés chimiques plus ou moins élaborés pour donner des produits aux profils d’usage et de risque très différents.

Cocaïne en poudre
Le chlorhydrate de cocaïne, sous forme de poudre blanche, est issu d’un processus d’extraction chimique à partir des feuilles de coca. Prisée ou sniffée, parfois ingérée ou injectée, elle produit une euphorie intense et brève, accompagnée d’une augmentation de l’énergie et d’une réduction de l’appétit. Ses effets durent de 20 à 30 minutes. Elle est largement consommée dans des contextes festifs ou professionnels, souvent associée à une image de substance « glamour » dans certains milieux.

Les risques principaux incluent des problèmes cardiovasculaires (tachycardie, hypertension, douleurs thoraciques), des troubles anxieux et paranoïa, des lésions nasales en cas d’usage prolongé par inhalation, ainsi que les risques liés aux adjuvants présents dans la cocaïne illicite. La co-consommation avec l’alcool est fréquente et dangereuse : elle produit du cocaéthylène, une substance cardiotoxique.

Crack et freebase
Le crack est obtenu en « basant » le chlorhydrate de cocaïne — en le chauffant avec d’autres produits — pour obtenir une base libre fumable. Cette transformation change radicalement le profil de la substance : l’effet est quasi immédiat, intense et très bref, ce qui favorise fortement une consommation répétée. Son faible coût à l’achat, combiné à l’intensité de ses effets, en fait une substance particulièrement présente parmi les personnes en situation de grande précarité — sans que cette association soit une fatalité ni ne résume les profils de consommateurs.

Les dommages associés au crack sont plus importants que ceux de la cocaïne en poudre : dommages respiratoires significatifs, troubles psychiatriques aigus, risques liés à l’usage de pipes improvisées, transmission de maladies infectieuses par le partage de matériel. La consommation de crack s’inscrit souvent dans des dynamiques complexes mêlant détresse psychique, exclusion sociale et marginalisation — sans qu’il soit possible d’établir un lien de causalité simple entre la substance et ces situations.

Stimulants synthétiques

La synthèse chimique a introduit une rupture fondamentale dans l’histoire des drogues, progressivement dès les années 1930 : pour la première fois, il devenait possible de produire un stimulant puissant sans recourir à aucune plante, à partir de précurseurs chimiques accessibles et à un coût marginal. Cette capacité a ouvert la voie à une diversification rapide des molécules disponibles — et, avec elle, à des défis inédits pour les systèmes de santé et les politiques publiques. Car si le laboratoire permet de concevoir des effets sur mesure, il produit aussi des substances dont les profils de risque sont souvent mal connus au moment de leur diffusion, et que les législations peinent à suivre.

Amphétamines
Les amphétamines sont des molécules de synthèse développées à partir des années 1930, utilisées d’abord en médecine — traitement de la narcolepsie, du TDAH, coupe-faim — puis rapidement détournées à des fins récréatives et fonctionnelles. Sur le marché illicite, elles circulent principalement sous forme de poudre blanche ou jaune, connue sous le nom de speed, majoritairement sniffée ou ingérée. Aujourd’hui, les amphétamines existent donc dans deux mondes parallèles : des médicaments encadrés et efficaces d’un côté, une substance illicite largement diffusée dans les scènes festives et les milieux professionnels de l’autre.

Les risques aigus comprennent l’anxiété, les palpitations, l’hyperthermie et, à doses élevées, des épisodes psychotiques transitoires. Un usage intensif et prolongé peut conduire à des troubles psychiatriques durables, des dommages cardiovasculaires et une dépendance.

Méthamphétamine
La méthamphétamine est une forme plus puissante de l’amphétamine, dont elle partage l’essentiel de la pharmacologie — la différence tient davantage à l’intensité des effets et aux modes d’administration qu’à une nature chimique radicalement distincte. Disponible en poudre, en comprimés ou sous forme de cristaux (crystal meth, ice), elle peut être sniffée, ingérée, fumée ou injectée. La forme cristalline fumée ou injectée produit un effet quasi immédiat et très intense, suivi d’une descente prolongée de plusieurs jours. Sa consommation reste marginale en Suisse romande, mais constitue un enjeu majeur de santé publique aux États-Unis et en Asie du Sud-Est.

Les risques chroniques incluent des psychoses, des dépressions sévères et des effets neurotoxiques documentés lors d’usages intensifs et répétés. Comme pour le crack, le profil de risque est fortement aggravé par la rapidité d’action des formes fumées ou injectées.

Méthylphénidate (Ritaline®)
Le méthylphénidate est un stimulant de synthèse d’usage médical, structurellement proche des amphétamines, prescrit principalement dans le traitement du TDAH et de la narcolepsie. Il agit en inhibant la recapture de la dopamine et de la noradrénaline sans en provoquer la libération directe, ce qui lui confère un profil d’action légèrement plus graduel. À doses thérapeutiques, il améliore la concentration et réduit l’impulsivité. En dehors du cadre médical, son usage détourné à des fins de performance cognitive — notamment en milieu universitaire ou dans des contextes professionnels à forte pression — est documenté dans plusieurs pays européens.

Les risques à doses thérapeutiques sont limités et bien caractérisés. En usage détourné, à des doses plus élevées ou par des voies non orales, le profil de risque se rapproche de celui des amphétamines.

MDMA
La MDMA (3,4-méthylènedioxyméthamphétamine), connue sous le nom d’ecstasy en comprimés ou de molly en poudre, combine des propriétés stimulantes et entactogènes : elle provoque un sentiment de connexion émotionnelle, d’empathie et d’ouverture aux autres, en déclenchant une libération massive de sérotonine accompagnée de dopamine et de noradrénaline. Elle est principalement consommée dans des contextes festifs et de vie nocturne.

Les risques les plus documentés sont l’hyperthermie en contexte festif intense, les troubles cardiovasculaires et, plus rarement, des hyponatrémies. Ces risques sont souvent aggravés par la déshydratation ou par le mélange avec de l’alcool ou d’autres substances. Sur le marché illicite, une part significative des substances vendues comme MDMA contient en réalité d’autres molécules, ce qui constitue un risque supplémentaire lié à la prohibition.

Cathinones de synthèse
Les cathinones de synthèse — dont la méphédrone (4-MMC) et la 3-MMC sont les représentants les plus connus — sont des dérivés chimiques de la cathinone naturelle du khat, développés à partir des années 2000 pour produire des effets proches de la MDMA, de la cocaïne ou des amphétamines. Elles combinent stimulation et empathogénèse et sont consommées essentiellement dans des contextes festifs, mais aussi, pour certaines molécules comme la 3-MMC, dans des pratiques de chemsex. Leur émergence a mis en lumière une limite structurelle de l’approche prohibitionniste : à chaque interdiction, de nouvelles molécules de structure voisine apparaissent sur le marché, dans un cycle continu de substitution chimique qui devance systématiquement les législations.

Leur profil de risque est souvent mal connu au moment de leur diffusion, faute de recul clinique suffisant. Certaines sont associées à des comportements compulsifs de consommation ; les risques cardiovasculaires et psychiatriques varient selon les molécules.

Perspective historique et état des lieux

Les stimulants illicites que l’on connaît aujourd’hui n’ont pas toujours été interdits. Leur histoire est indissociable de celle de leur prohibition — et comprendre comment ces substances ont été successivement promues, stigmatisées puis interdites aide à saisir les dynamiques qui structurent les marchés actuels.

Cocaïne : d’un médicament miracle à la guerre contre la drogue

Isolée de la feuille de coca en 1860, la molécule de cocaïne est d’abord commercialisée comme médicament par les grandes firmes pharmaceutiques de l’époque — anesthésique local, traitement de la dépression, ingrédient du Coca-Cola original. Sa prohibition s’amorce au début du XXe siècle, d’abord aux États-Unis avec le Harrison Act de 1914, puis au niveau international avec la Convention de La Haye de 1912 et celle de Genève de 1925. Elle se consolide définitivement avec la Convention unique sur les stupéfiants de 1961, qui place la cocaïne et la feuille de coca dans le tableau le plus restrictif et pose les bases du régime prohibitionniste international encore en vigueur aujourd’hui.

Cette prohibition s’appuie sur des arguments sanitaires, mais aussi sur des discours stigmatisants associant la cocaïne à certaines minorités — une logique qui s’amplifiera des décennies plus tard avec la criminalisation du crack, touchant de façon disproportionnée les populations noires et précaires aux États-Unis. Elle marque aussi un basculement durable : d’un produit médical largement diffusé à une substance inscrite dans un régime pénal international strict.

Après une longue période de relative discrétion, la cocaïne connaît un essor massif dans les années 1970-1980, d’abord sous forme de poudre dans les milieux aisés, puis sous forme de crack dans les quartiers populaires nord-américains — deux usages d’une même substance, traités de façon radicalement inégale par la justice. C’est également à cette époque qu’émergent les grands cartels colombiens, dont la puissance et la violence illustrent les effets structurants de la prohibition sur les marchés illicites.

Avec l’intensification des flux commerciaux mondiaux dans les décennies suivantes, le trafic se transforme profondément : les organisations criminelles opèrent désormais à l’échelle planétaire, avec la logistique et la sophistication financière de véritables multinationales. La consommation gagne progressivement l’Europe à partir des années 1990 et ne cesse d’augmenter depuis, dans des contextes d’usage variés — festifs, professionnels ou plus précaires.

La consommation aujourd’hui

En Suisse, cette tendance se confirme depuis une dizaine d’années par plusieurs indicateurs — saisies policières, analyses des eaux usées, enquêtes auprès des usagers. Le projet MARSTUP, mené par Addiction Suisse, l’École des sciences criminelles de l’UNIL et Unisanté, documente précisément cette évolution dans le canton de Vaud : disponibilité accrue, pureté en hausse, prix en baisse. Les analyses des eaux usées européennes publiées chaque année par l’EUDA placent régulièrement plusieurs villes suisses dans le top dix des villes européennes les plus consommatrices de cocaïne. En 2022, 6,2 % de la population suisse déclaraient en avoir consommé au moins une fois dans leur vie, et 1 % au cours des douze derniers mois.

Ces évolutions traduisent un marché en expansion et en mutation rapide, dans lequel l’augmentation de l’offre s’accompagne d’une diversification des profils d’usager·e·s et des contextes de consommation. Depuis le début des années 2020, l’émergence du crack dans les espaces publics de plusieurs villes a rendu ces enjeux encore plus visibles.

Amphétamines : entre usages médicaux, militaires et festifs

Alors que la cocaïne entre progressivement sous contrôle dans les années 1920-1930, l’industrie pharmaceutique développe de nouvelles molécules stimulantes de synthèse. Pour la première fois, il devient possible de produire un stimulant puissant indépendamment de toute plante, à partir de procédés chimiques industriels — ouvrant la voie à une diversification rapide des substances disponibles et à de nouveaux défis pour les politiques publique.

Synthétisée en 1887, l’amphétamine est commercialisée à partir de 1929 sous forme d’inhalateur contre l’asthme (Benzédrine). Ses usages se diversifient rapidement : traitement de la narcolepsie, de l’obésité ou de la dépression, mais aussi usage militaire massif durant la Seconde Guerre mondiale, où elle est utilisée pour maintenir vigilance et endurance sur de longues périodes.

Dans l’après-guerre, les amphétamines se diffusent largement dans la population civile. Prescrites comme coupe-faim ou stimulants, elles s’inscrivent dans des pratiques médicales courantes, tandis que des usages non médicaux se développent dans certains milieux professionnels et étudiants. À la fin des années 1960, une part importante de la production légale est détournée des circuits médicaux, et le terme « speed » — nom de rue du sulfate d’amphétamine — fait son apparition dans les contre-cultures de l’époque. Ces évolutions contribuent à l’inscription de l’amphétamine et de la méthamphétamine au Tableau II de la Convention sur les substances psychotropes de 1971.

Malgré cet encadrement, les usages ne disparaissent pas. Les amphétamines restent présentes dans différents contextes — festifs, professionnels ou liés à la gestion de la fatigue — tout en conservant une place dans la pharmacopée moderne, notamment pour le traitement du TDAH.

Aujourd’hui, elles coexistent ainsi dans deux espaces imbriqués : médicaments prescrits d’un côté, substances utilisées à des fins récréatives ou fonctionnelles de l’autre. Cette dualité met en évidence une tension centrale : une même molécule peut être valorisée comme outil thérapeutique ou perçue comme drogue problématique selon son contexte d’usage, les doses, les modes d’administration — mais aussi selon les contextes sociaux dans lesquels elle est consommée.

La consommation aujourd’hui

En Suisse, les amphétamines restent moins visibles que la cocaïne, mais constituent néanmoins le deuxième stimulant illicite le plus consommé. Les dernières données de population disponibles indiquaient qu’en 2015, 3,5 % des personnes de 15 ans ou plus en avaient déjà consommé, et 0,8 % au cours des douze derniers mois.

Les indicateurs plus récents issus des analyses des eaux usées montrent une présence diffuse des amphétamines dans les villes suisses : la consommation a légèrement augmenté jusqu’en 2022, puis légèrement diminué en 2023, avec des niveaux particulièrement élevés observés en 2024 à Zurich et Berne.

Ces éléments confirment des usages relativement stables, mais inscrits dans des contextes variés, qui dépassent le seul cadre festif et s’ancrent également dans des logiques de gestion de la fatigue et de performance.

MDMA : de la psychothérapie aux scènes festives

La MDMA (3,4-méthylènedioxyméthamphétamine) est une substance de synthèse brevetée en 1912 par les laboratoires Merck à des fins thérapeutiques. Contrairement à la cocaïne ou aux amphétamines, elle n’a pas connu de diffusion médicale large au moment de sa découverte. Elle est redécouverte dans les années 1970 pour ses effets spécifiques — notamment l’augmentation de l’empathie et de la communication émotionnelle — et utilisée de manière limitée dans certains cadres psychothérapeutiques.

Ironiquement, après sa mise à l’écart dans le contexte prohibitionniste, la MDMA réapparaît aujourd’hui au cœur de la recherche clinique. Elle fait l’objet d’un intérêt croissant dans le cadre des psychothérapies assistées par substances, notamment pour le traitement du trouble de stress post-traumatique (TSPT). Plusieurs pays ont commencé à ouvrir la voie à des usages thérapeutiques encadrés — l’Australie étant la première à franchir le pas en 2023.

Sur le plan historique, sa mise sous contrôle intervient rapidement au milieu des années 1980, alors même que ses usages restent encore marginaux. Comme pour d’autres substances, cette interdiction ne freine pas sa diffusion : la MDMA s’impose durablement à partir de la fin des années 1980 dans les scènes festives, en particulier dans les cultures rave et électroniques.

La trajectoire de la MDMA se distingue de celle des amphétamines. Si elle partage des propriétés stimulantes, ses usages sont moins liés à la performance ou à la gestion de la fatigue qu’à la recherche d’intensification sensorielle, de sociabilité et de proximité émotionnelle. Elle est ainsi principalement consommée de manière épisodique, dans des contextes festifs.

Comme pour d’autres substances illicites, la prohibition a contribué à déplacer une partie des risques vers la qualité des produits en circulation. Le terme « ecstasy » recouvre des comprimés de composition variable, et les concentrations peuvent fluctuer fortement — ce qui, combiné aux mélanges avec d’autres substances, constitue un facteur de dangerosité supplémentaire.

La consommation aujourd’hui

En Suisse, les données de population indiquent que la MDMA est plus diffusée que les amphétamines : en 2022, 5,3 % des personnes de 15 à 64 ans déclaraient en avoir déjà consommé au cours de leur vie, et 0,8 % au cours des douze derniers mois. Les analyses des eaux usées confirment une présence dans l’ensemble des villes étudiées, avec des niveaux plus élevés durant les week-ends, ce qui correspond à des usages principalement festifs. Ces éléments suggèrent des usages relativement répandus mais concentrés dans des contextes spécifiques, et globalement moins visibles dans l’espace public que ceux associés à certaines autres substances.

Cathinones de synthèse : des alternatives légales rapidement prohibées

Les cathinones de synthèse — dont la méphédrone (4-MMC) ou la 3-MMC sont les représentants les plus connus — apparaissent à partir des années 2000 comme des alternatives aux stimulants classiques, en particulier la MDMA et la cocaïne. Dérivées de la cathinone naturelle du khat, elles sont développées pour reproduire des effets proches : stimulation, euphorie et, pour certaines, des effets empathogènes.

Leur diffusion s’inscrit dans un contexte particulier. Dans les années 2000, ces substances sont initialement commercialisées comme « produits légaux », notamment via internet ou sous forme de « sels de bain » ou de « research chemicals », échappant temporairement aux législations sur les stupéfiants. Elles sont alors présentées comme des alternatives légales à des substances prohibées, ce qui facilite leur diffusion rapide dans certains milieux festifs.

Cette dynamique est renforcée par les évolutions du marché. Lorsque l’accès à certaines substances devient plus incertain — par exemple en raison de contrôles accrus sur les précurseurs de la MDMA à la fin des années 2000 — de nouvelles molécules apparaissent pour occuper l’espace laissé vacant. Les cathinones de synthèse s’inscrivent dans ce mouvement : elles ne remplacent pas durablement les substances existantes, mais viennent s’y ajouter dans un processus continu d’adaptation du marché.

Comme pour d’autres substances, leur mise sous contrôle intervient progressivement à mesure de leur diffusion. Cette régulation s’accompagne toutefois de l’apparition de nouvelles molécules de structure proche, dans un cycle de substitution chimique qui devance régulièrement les cadres législatifs.

Les cathinones illustrent ainsi une limite structurelle de l’approche prohibitionniste : sans faire disparaître la demande de stimulants, elle contribue à la diversification de l’offre, avec des substances dont les profils de risque sont souvent moins connus au moment de leur diffusion.

Vers la régulation des stimulants

La question n’est plus de savoir si la prohibition a échoué — les données épidémiologiques, les rapports institutionnels et l’expérience de terrain convergent sur ce constat. Les marchés de stimulants ont continué de croître, les substances sont plus pures et moins chères qu’il y a vingt ans, et les dommages sanitaires et sociaux les plus graves frappent principalement les personnes déjà vulnérables. La question est désormais : par quoi remplacer la prohibition, et comment s’y prendre ?

En Suisse, cette interrogation n’est pas abstraite. Le pays a une longue tradition d’approche pragmatique en matière de drogues : la politique des quatre piliers, la prescription médicale d’héroïne dans les années 1990, puis plus récemment les essais pilotes sur le cannabis encadrés par l’art. 8a LStup, ont montré qu’il est possible d’avancer par étapes, sur la base de données probantes et avec un accompagnement scientifique rigoureux. Cette même logique — projets pilotes, coalition d’institutions, base légale adaptée — peut aujourd’hui être appliquée aux stimulants.

Les limites documentées de la prohibition

Depuis plus de soixante ans, la prohibition repose sur un principe simple : interdire la production, la distribution et la possession de substances psychoactives par la sanction pénale. Le bilan est tout aussi clair : elle n’a pas atteint ses objectifs. La consommation de stimulants n’a pas diminué — elle a augmenté. Les substances sont aujourd’hui plus pures, plus accessibles et moins chères qu’elles ne l’ont jamais été depuis leur prohibition.

En Suisse, les saisies de cocaïne ont plus que doublé en dix ans, reflet d’une offre croissante et non d’une répression efficace. Parallèlement, la prohibition a généré des conséquences négatives (ONUDC, 2008, Rapport mondial sur les drogues) :

Voir les conséquences négatives
  • Marchés entièrement contrôlés par le crime organisé
  • Substances non contrôlées exposant les consommateurs et consommatrices à des risques sanitaires accrus
  • Tensions dans l’espace public
  • Stigmatisation des personnes dépendantes et surreprésentation des populations vulnérables parmi les personnes poursuivies pénalement

Ce constat ne conduit pas à un plaidoyer pour la libéralisation sans contrôle, bien au contraire : il pose la question de savoir quel type de régulation publique permettrait de mieux protéger la santé et le bien-être public que l’abandon de ces marchés aux seules lois du crime organisé.

Dépénalisation, prescription, régulation : trois notions à distinguer

Le débat public sur les drogues souffre d’une confusion fréquente entre des notions qui recouvrent des réalités juridiques et des propositions politiques très différentes. En distinguer trois est indispensable pour raisonner utilement, en particulier dans le contexte suisse.

  • 1. Dépénalisation : Supprimer les sanctions pénales pour la possession et l’usage personnel — à ne pas confondre avec la légalisation, qui lève l’interdiction d’une substance — sans toucher au marché ni à ceux qui le contrôlent.
  • 2. Prescription médicale : Fournir une substance contrôlée dans un cadre médical à des personnes dépendantes, afin de les sortir du marché noir et d’établir un lien de soin.
  • 3. Régulation : Organiser un marché légal encadré par l’État, avec contrôle de la production, de la qualité et de la distribution, pour reprendre le contrôle là où le crime organisé règne aujourd’hui.
1. Dépénalisation — développement

La dépénalisation désigne la suppression des sanctions pénales pour la possession et la consommation à des fins personnelles. On parle parfois de décriminalisation, terme souvent utilisé comme synonyme mais qui peut aussi désigner des approches plus larges incluant des alternatives administratives à la sanction pénale, à ne pas confondre avec la légalisation qui désigne quant à elle la levée de l’interdiction d’une substance, ce qui constitue un processus juridique préalable mais ne dit rien du modèle qui s’ensuit. La dépénalisation ne touche pas au marché, laisse la production et la distribution entre les mains des organisations criminelles, et reste compatible avec les conventions internationales de l’ONU. En Suisse, la consommation de stupéfiants reste aujourd’hui pénalisée pour toutes les substances sauf le cannabis (art. 19a LStup), même si la loi prévoit des alternatives rarement activées dans la pratique, comme le classement dans les cas bénins ou la suspension de la poursuite en cas de traitement. Supprimer la punition pour de petites quantités permettrait de réduire la stigmatisation, de libérer des ressources policières et judiciaires, et de faciliter l’accès aux soins pour les personnes qui en ont besoin. Pour aller de l’avant, la Suisse doit maintenant franchir une étape concrète à court terme : définir légalement ce que sont les « petites quantités » pour les stimulants — cocaïne, amphétamines, MDMA — ce que le droit actuel ne fait pas, générant une hétérogénéité cantonale marquée et des inégalités de traitement.

2. Prescription médicale — développement

La prescription médicale constitue une forme de remise contrôlée d’une substance dans un cadre thérapeutique, destinée aux personnes souffrant d’un trouble addictif. Plutôt que de laisser une personne ayant des consommations problématiques s’approvisionner sur le marché noir — avec tous les risques que cela implique pour sa santé et sa sécurité — un·e médecin lui fournit la substance dans un cadre contrôlé, ce qui permet d’établir un lien de soin, de stabiliser sa situation et de l’accompagner progressivement vers un mieux-être. En droit suisse, cette voie est ouverte pour certains stimulants par l’art. 3e LStup, qui permet de prescrire, remettre et administrer des substances soumises à contrôle à des « personnes dépendantes », sur autorisation cantonale et sans révision législative préalable (CFANT, Fiche 2, 2025).

La cocaïne, bien que non homologuée comme médicament par Swissmedic, figure dans la Pharmacopée. Elle est classée au tableau A de l’OTStup-DFI, ce qui signifie qu’une utilisation médicale est reconnue et peut donc être prescrite comme préparation magistrale par un·e médecin. Sa remise dans le cadre d’un traitement de l’addiction est par ailleurs prise en charge par l’assurance obligatoire des soins (CFANT, Fiche 2, 2025, p. 3). Cette voie thérapeutique est particulièrement pertinente dans le contexte de la crise du crack : proposer une alternative contrôlée et moins nocive pourrait permettre de rapprocher des personnes très éloignées du soin et de briser la spirale de la consommation compulsive. Des réflexions cliniques dans ce sens sont en cours en Suisse : une équipe des Hôpitaux universitaires de Genève et du CHUV a récemment examiné dans la Revue médicale suisse la faisabilité d’un traitement assisté par la cocaïne (TAC) pour les personnes usagères de crack, s’inspirant des modèles de prescription d’héroïne et soulignant que cette piste, si elle nécessite encore des recherches, pourrait réduire les risques sanitaires et améliorer l’adhésion au soin (Zullino et al., Rev Med Suisse, 2025). D’autres substances stimulantes homologuées, comme le méthylphénidate, peuvent également être prescrites dans ce cadre, mais de manière off-label : en dehors de l’indication thérapeutique pour laquelle elles ont été autorisées, sous la responsabilité du médecin qui prescrit.

Pour les amphétamines, la situation est plus contraignante : certaines substances figurent au tableau D de l’OTStup-DFI, ce qui requiert une autorisation exceptionnelle de l’OFSP. Des essais cliniques sur des stimulants sont également possibles dans le cadre légal actuel, en combinant la LRH, la LStup et la LPTh — sans révision législative, mais avec l’accord d’une commission d’éthique de la recherche et, selon les cas, l’autorisation de Swissmedic (CFANT, Fiche 3, 2025). La principale difficulté n’est donc pas juridique mais institutionnelle et financière : faire avancer cette voie requiert un engagement concret des hôpitaux universitaires, des services d’addictologie et des instances de financement de la recherche, notamment le Fonds national suisse.

3. Régulation — développement

La régulation ou vente contrôlée va plus loin : elle implique un marché légal organisé et encadré par l’État, avec contrôle de la production, de la qualité du produit et des conditions de distribution. Il ne s’agit en aucun cas de libéraliser sans garde-fous — l’enjeu est précisément d’exercer un contrôle public là où aujourd’hui le crime organisé dicte ses règles. À moyen terme, une approche pragmatique consisterait à tester, via des projets pilotes, une vente contrôlée de stimulants — pas uniquement de la cocaïne, mais aussi de la MDMA et des amphétamines dont la consommation est largement festive et récréative. Les données de consommation disponibles montrent en effet que la grande majorité des usages de ces substances se fait de manière occasionnelle et dans des contextes sociaux spécifiques : c’est précisément dans ces contextes que l’encadrement par la réduction des risques est le plus efficace, et que la vente contrôlée permettrait de reprendre la main sur la qualité, le dosage et les messages de prévention. Sur le plan légal, une telle démarche nécessiterait une modification de l’art. 8 LStup, sur le modèle de ce qui a été fait pour les essais pilotes cannabis (art. 8a), ouvrant potentiellement la voie à un art. 8c dédié aux stimulants (GREA, 2025).

Ces débats ne se limitent pas aux institutions suisses. Un nombre croissant de spécialistes, de chercheurs et chercheuses du monde académique et d’organisations de la société civile défendent depuis plusieurs années la nécessité d’alternatives concrètes à la prohibition, y compris pour les stimulants.

Transform Drug Policy Foundation

Parmi elles, Transform Drug Policy Foundation — organisation à but non lucratif basée au Royaume-Uni, active depuis plus de vingt ans dans le plaidoyer pour une réforme de la politique des drogues fondée sur la santé publique — a publié en 2024 un guide pratique consacré spécifiquement à la régulation des stimulants, dont une traduction francophone a été réalisée avec le soutien du GREA et de ses partenaires francophones. Transform y propose une régulation différenciée selon les niveaux de risque, définis non pas uniquement par la pharmacologie de la substance mais par sa forme de préparation et son mode d’administration.

  • Niveau 1 : les produits à faible risque — feuille de coca, thé de coca, préparations peu transformées — appellent une régulation légère, proche de celle des denrées alimentaires, avec étiquetage et restriction d’âge.
  • Niveau 2 : les produits à risque moyen — cocaïne en poudre, comprimés de MDMA, amphétamines en comprimés — justifient un monopole d’État sur la vente au détail via des pharmacies spécialisées, avec emballage neutre, interdiction de publicité, rationnement des ventes et prix fixés par une agence régulatrice dont les vendeurs sont formés à la réduction des risques.
  • Niveau 3 : le crack fumé — forme à haut risque exclue de toute vente au détail — appelle une réponse passant exclusivement par la réduction des risques : salles de consommation supervisée, matériel stérile, programmes d’échange de seringues, substitution et accompagnement psychosocial, avec la décriminalisation de la possession comme préalable indispensable. Transform reconnaît par ailleurs que les modes d’administration à risque élevé comme l’injection — possibles avec de la cocaïne en poudre achetée légalement au niveau 2 — constituent une limite structurelle du modèle : une fois le produit vendu, le contrôle de l’usage échappe au cadre régulatoire. La réponse à ce défi reste, là aussi, dans le renforcement des dispositifs de réduction des risques et dans la formation des vendeurs à l’orientation vers ces services, plutôt que dans l’interdiction.

La Suisse face à la régulation des stimulants

La politique suisse des quatre piliers est née de la crise des opioïdes et du VIH des années 1980. Validée par le peuple et les cantons en 2008, elle a permis de réduire la visibilité des addictions dans l’espace public et de renforcer l’accompagnement des personnes concernées. Depuis 2021, avec la montée en visibilité de la consommation de crack dans l’espace public notamment à Genève, la réémergence de scènes ouvertes à Lausanne, à Coire et plus récemment à Zurich, la question des consommations dans l’espace public refont surface comme enjeu de société. Les professionnel·le·s identifient quatre facteurs interdépendants à l’origine de cette nouvelle crise (plus d’informations dans GREA, 2023) :

  1. La précarisation croissante des populations vulnérables
  2. La disponibilité et la pureté des substances à des niveaux sans précédent en Europe (OEDT, 2022),
  3. L’évolution vers des modes de polyconsommation complexes mêlant stimulants, opioïdes et médicaments
  4. Et la dégradation de la santé mentale d’une partie des personnes concernées.

Ces évolutions suggèrent que la politique héritée des années 1980-90 ne suffit plus à répondre aux défis actuels — et posent avec acuité la question de nouvelles réponses régulatoires.

Le mouvement des villes

Sur le plan politique, les premières à se mobiliser sont les villes directement confrontées à ces enjeux — comme ce fut déjà le cas dans les années 1990 avec la prescription d’héroïne. Berne a voté en 2023 en faveur d’un projet pilote de vente légale et encadrée de cocaïne (43 voix contre 18). La même année, un postulat en faveur d’un projet pilote de vente contrôlée a été adopté en commission à Lausanne. Coire a manifesté en 2024 son intérêt pour la prescription médicale de cocaïne. Zurich mène également des réflexions dans ce sens (GREA, 2025). Ces initiatives locales convergent pour signaler que la demande de changement est réelle et documentée — mais qu’elle bute sur l’absence de base légale fédérale adéquate. Dépasser ce stade nécessite une réponse nationale coordonnée, que les villes seules ne peuvent pas apporter.

Ce que disent les instances expertes

Face à cette situation, un consensus professionnel se dessine progressivement autour de la nécessité d’aller plus loin que les outils existants. La Société suisse de médecine de l’addiction (SSAM) a publié en 2023 un rapport mandaté par l’OFSP et un papier de positionnement qui convergent sur plusieurs points : l’absence de traitement médicamenteux établi pour la dépendance à la cocaïne et au crack, la nécessité urgente de développer de nouvelles approches pharmacologiques fondées sur des données probantes, et l’intérêt d’explorer la prescription contrôlée de cocaïne comme intervention médicale pour les personnes les plus sévèrement atteintes (SSAM, 2023). La SSAM appelle également à une adaptation du statut légal de la cocaïne pour permettre des essais dans ce domaine.

De son côté, la Commission fédérale pour les questions liées aux addictions (CFANT) a mandaté en 2025 une analyse juridique approfondie des bases légales relatives à l’utilisation de la cocaïne dans les contextes thérapeutiques, de recherche et de réduction des risques. Son constat est sévère : les dispositions actuelles présentent des ambiguïtés, des lacunes et des restrictions devenues obsolètes. Si des bases légales existent pour le traitement médical (art. 3e LStup) et pour les essais cliniques, il n’existe en revanche aucune base légale pour un approvisionnement sécurisé (safer supply) à des fins de réduction des risques — ce qui signifie que la quatrième composante du modèle des quatre piliers (régulation) ne peut pas être pleinement mise en œuvre pour les personnes dépendantes au crack (CFANT, 2025). La Commission appelle à utiliser les marges de manœuvre existantes et, là où la loi fait défaut, à adapter les textes fédéraux.

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