Sociologie des addictions

La sociologie cherche à comprendre l'impact de la dimension sociale sur les représentations et les comportements des êtres humains. Ainsi, cette discipline permet de penser le champ des addictions en tant qu’objet d’études à part entière et donc de déconstruire les catégories de pensées qui oeuvrent à son élaboration.

De la dépendance aux addictions

La sociologie cherche à comprendre l'impact de la dimension sociale sur les représentations et les comportements des êtres humains. Ainsi, cette discipline permet de penser le champ des addictions en tant qu’objet d’études à part entière et donc de déconstruire les catégories de pensées qui oeuvrent à son élaboration. En effet, d’un vocabulaire mettant l’accent sur le produit et sur la dépendance qu’il engendre (« toxicomanie », « dépendance »), nous sommes passés depuis le milieu des années ’90 à un vocabulaire qui met l’accent sur la quantité de produit ingéré et la relation que l’individu entretient avec ce même produit (« addictologie »).

Actuellement, par exemple, sous l’influence des consommateurs eux-mêmes et en écho aux politiques de réduction des risques, il semblerait que le terme « usager » tend à s’imposer et renvoie à un individu capable de rationalité, gestionnaire de sa pratique et conscient de sa santé.
Dès lors, depuis que la notion d’addiction a pris le pas sur celle de dépendance, tout excès de quelque nature qu’il soit relève de l’addictologie, qu’il s’agisse de sexe, de tabac ou encore de jeu. Comme le relève justement Freda (2012), ce changement de paradigme, dû en grande partie au succès des neurosciences, remplace le suffixe -manie soit « folie » par le suffixe –logos soit « science » et induit un modèle thérapeutique qui saurait traiter le dysfonctionnement.

L’addictologie est donc la science des addictions et pour ce faire, chiffre les comportements et détermine une limite quantitative entre le normal et le pathologique. Peu importe le produit, ce qui compte c’est la répétition du recours au produit. Dès lors, l’épidémiologie - discipline scientifique qui étudie la fréquence des maladies, leur répartition dans la société, les facteurs de risque et les décès liés à cette maladie - trie, recense et chiffre l’addiction dans ses multiples variantes et devient le corollaire nécessaire à l’émergence de l’addictologie en tant que discipline à part entière.

Déviance et maladie

La sociologie des addictions se penche sur le rapport ambigu que la société occidentale entretient avec ses individus étiquetés comme déviants ou marginaux et vice-versa. Tantôt « drogué », « malade », « marginal », l’acteur social qui consomme des substances psychotropes licites ou illicites est désigné autant par des références à un état pathologique qu’à une situation d’exclusion. Sa prise en charge relève alors autant du corps médical que du corps social. En abordant l’individu dans son rapport au produit mais aussi à la société, l’analyse sociologique questionne de près le regard porté par cette dernière sur un problème aussi complexe que les addictions. Si la consommation et ses excès sont au cœur de la problématique addictive, force est de constater que le fonctionnement de notre société dite de consommation est au centre de toute réflexion sur le domaine.

Le vocabulaire utilisé dans ce domaine est révélateur de cette relation de cause à effet, certains n’hésitant pas à parler de société « addictogène » (Couteron, 2102). Après la déviance, c’est la maladie mentale qui est mobilisée pour expliquer les conduites addictives. Dès lors, le drogué, l’alcoolique ou encore le joueur compulsif doivent être pris en charge par le corps médical et par conséquent diagnostiqués et médicamentés. De nombreux travaux sociologiques se sont d’ailleurs penchés sur l’histoire sociale qui transforme un problème social en problème de santé et appose l’étiquette de maladie à certains états et pas à d’autres.

En vérité, les addictions sont un « fait social total » au sens où Marcel Mauss (2001) l’entend soit en fait un fait social où s'expriment à la fois et d'un coup toutes les institutions », et qui nécessite qu'on se penche sur tous les domaines de la vie sociale (religion, politique, économie, histoire, etc.) pour le comprendre.

Substances et sémantique

De même, le classement juridique d’une substance en tant que « stupéfiant » relève d’un arbitraire social et culturel. En effet, toutes les drogues dites illicites ne l’ont pas toujours été : l’héroïne était initialement un médicament et l’opium un plaisir culturellement prisé (Bergeron, 2009 : 4). Cette division entre licite et illicite doit être analysée dans une perspective socio-historique qui tient compte de l’apparition, du lieu d’origine et de la fonction symbolique de la substance psychotrope.

De même, les représentations et l’acceptation sociale d’un produit peut varier et ceci malgré son statut juridique. Pour un produit illicite par exemple, la cocaïne ingérée par voie nasale est souvent associée à un contexte festif ou de performance et n’est pas forcément connotée négativement, contrairement au crack, produit à base de cocaïne non raffinée, fortement stigmatisé socialement. On constate aussi une transformation de la perception de l’alcool et du tabac, produits pourtant licites mais qui apparaissent de plus en plus comme des drogues, ce qui était impensable il y a encore 20 ans.

Pouvoir et politiques antidrogues

Le pouvoir est un concept essentiel de la sociologie des addictions. Au sens où Michel Foucault (1975) l’entend, le pouvoir n'est ni une substance, ni l'apanage d'une classe sociale privilégiée. C'est plutôt un élément qui circule entre tous, un réseau de points dispersés, sans foyer ni centre. Pour saisir le pouvoir, il faut partir des rapports de forces multiples, ponctuels et locaux exprimés dans la famille, la sexualité, l'éducation, l'économie, la connaissance, etc. Ainsi, la sociologie des addictions analyse le pouvoir des institutions mais aussi le pouvoir coercitif de l’état ou encore le système de contrôle des corps et des individus.

Forcément, la sociologie des addictions, en s’intéressant aux mécanismes du pouvoir et  à ses implications dans le champ du social se penche aussi sur les politiques anti-drogues  (voir Cattacin, Lucas et Vetter, 1996) où la montée de la réduction des risques marque une réelle sanitarisation en matière de politiques antidrogues. Ainsi, traitements à la méthadone mais aussi gestion de consommation de « drogues dures » (Soulet) sont autant de thèmes abordés par la sociologie des addictions qui n’hésite pas à démonter des mécanismes sociaux ambigus dont les institutions sont souvent le vecteur. Contrairement aux idées reçues, loin d’être un phénomène marginal et isolé, les addictions sont au cœur d’une problématique de société et permettent d’interroger notre propre rapport aux normes ainsi qu’aux diverses substances.

 

 

Bergeron, Henri
2009. Sociologie de la drogue. Paris : La Découverte.

Cattacin, Sandro, Lucas Barbara and Vetter Sandra
1996. Modèles de politique en matière de drogue : une comparaison de six réalités européennes. Paris: L'Harmattan.

Couteron, Jean-Pierre
2012. « Société et addiction » Le Sociographe, no 39, septembre, pp 11-16.

Foucault, Michel
1975. Surveiller et punir. Naissance de la prison. Paris : Gallimard.

Freda, Gustavo
2012. « De la toxicomanie aux addictions » Le Sociographe, no 39, septembre, pp 65-68.

Mauss, Marcel
2001 (1924). Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques. Paris : PUF, collection Quadrige.

Soulet, Marc-Henri
2008. « Penser la gestion des drogues dures : modélisation théorique et perspectives pratiques » Psychotropes (3-4), vol 14, pp. 91-109.